mercredi 19 juin 2019

Mon avis sur "La vraie vie" d'Adeline Dieudonné

Adeline Dieudonné est une jeune belge dramaturge et nouvelliste. La vraie vie est son premier roman. Un roman coup de poing particulièrement remarqué. Pour preuve, il a reçu le Prix du roman FNAC, le Renaudot des lycéens et le Grand Prix des Lectrices ELLE. Il est disponible chez la maison d'édition l'Iconoclaste

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier et amateur de whisky. Quand il ne chasse pas, il s'abrutit en regardant la télévision et se défoule sur sa femme. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, craintive, soumise à ses humeurs. Ce n'est qu'auprès de ses chèvres qu'elle trouve un peu de réconfort. Avec son frère, Gilles, la narratrice qui n'a point de prénom tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, du haut de ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes et en grande fan de Marie Curie, elle se met en tête d'inventer une machine à remonter le temps pour sauver son petit frère. Elle retrousse ses manches et plonge dans le cru de l’existence, tandis que son père ne cesse de vouloir la transformer en véritable gibier de chasse. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

La vraie vie est un roman initiatique dont la narratrice va subir une série d'épreuves pour basculer de l'enfance à La vraie vie. Elle évolue dans un climat de terreur familiale. C'est le ventre noué que l'on assiste à ces scènes ordinaires de violence. Pourtant tout semble complètement surréaliste et c'est ce qui fait la force de ce roman. En effet, La vraie vie aborde des sujets certes graves mais sous forme d'un conte, d'une fable, de sorte qu'il y a une certaine distance avec la réalité. Dès lors, tout devient irréel donc supportable. 

Si La vraie vie oscille entre poésie de l'enfance et drame social, cela tient essentiellement au fait qu'Adeline Dieudonné réussit le tour de force d'imprimer à son premier roman une atmosphère où l'étrange se mêle à une réalité désespérée. Sa plume est fulgurante, tantôt douce et drôle, acide et sans concession. Qu'ils soient sauvages, traqueurs ou traqués, ses personnages sont tous très marqués, parfaitement chiadés. C'est particulièrement vrai du père, ce paumé imbibé d'alcool qui prend un malin plaisir à terroriser sa famille, cela l'est également de la mère, une espèce d'ectoplasme soumis à l'autorité maritale qui ne trouve la paix qu'auprès de ses chèvres. Quant à la narratrice, elle a tout de l'héroïne des temps modernes. Même les animaux qu'ils soient vivants ou empaillés sont des personnages à part entière. Le tout forme un univers à la fois sombre et sensuel, angoissant et gore. 

Nul doute, La vraie vie est un conte cruel à la limite du fantastique qui embarque le lecteur dès les premières lignes. C'est un premier roman original qui parvient à donner de la poésie et de la candeur au tragique. En ça, je le trouve assez proche de My absolute darling et quand on sait le succès que ce dernier a eu, la comparaison est loin d'être une injure.

Un conseil, ne résistez pas à La vraie vie, laissez-vous happer par la magie de ce premier roman.

Belle lecture !

mercredi 12 juin 2019

Mon avis sur "G comme gratitude" de Lou Vernet

Elle est A comme autodidacte, B comme (un peu) barrée, C comme charismatique, D comme délicate, E comme effrontée (juste ce qu'il faut), F comme fascinante. Le tout donne G comme gratitude. L c'est Lou Vernet, cette auteure aux sept ouvrages, aux sept familles. Polars, roman, nouvelles, carnet de voyages, poésies, livre humoristique et maintenant un abécédaire de développement personnel. En un mot, Lou Vernet est une hyperactive du stylo, que dis-je, du clavier !

Léger et insolite, drôle et impertinent, G comme gratitude fait la part belle à l’optimisme. Véritable hymne à la vie, cet abécédaire est une invitation à suivre nos instincts, à lire les signes, à parfois s’égarer et à oser le tout pour le tout. Au fil des lettres, des mots et des citations, Lou Vernet nous entraîne dans un tourbillon de pensées fécondes. Elle nous livre un merveilleux outil de développement personnel à lire au gré de son humeur, de ses envies. G comme gratitude célèbre le bonheur et l'énergie vitale à travers des mots, des citations et des réflexions positives. 

G comme gratitude c'est vingt-six mots, 26 nuances de Lou, autant de clés pour créer notre propre abécédaire de vie, pour apprendre à dire "merci" à la vie chaque matin quand bien même ce jour nouveau serait de peine. Lou Vernet nous rappelle que tous les possibles nous attendent, qu'il reste encore une chance, que s'il y a toujours mieux, il ne faut pas oublier qu'il y a aussi toujours pire. Avec beaucoup d'humour, de subtilité, l'auteure nous permet d'accueillir la vie avec optimisme. Son G comme gratitude est un recueil de pensées qui véhicule une énergie qui fait un bien fou. De surcroît, cet ouvrage à la jolie couverture, rassemble légèreté, humour et espoir. Il se dévore plus qu'il ne se lit tout en incitant à l'introspection. Il est de ces livres que l'on conserve sur sa table de chevet à jamais tel une bible, que l'on ouvre, que l'on referme, que l'on ouvre à nouveau, que l'on offre à tous ceux que l'on veut aider, remercier, aimer. G comme gratitude est publié aux Éditions du Loir.

Un conseil, adoptez la positive attitude, lisez G comme gratitude, vous n'en serez que plus heureux.

Belle lecture !

Lou Vernet lors Rock'n Books du 9 mars-19


dimanche 9 juin 2019

Mon avis sur "À la ligne : Feuillets d'usine" de Joseph Ponthus

Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, Joseph Ponthus a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne. Il a tout quitté par amour pour retrouver celle qui deviendra sa femme. Ne trouvant pas d'emploi en tant qu'éducateur et parce qu'il faut bien gagner sa croûte, Joseph Ponthus va se retrouver à l'usine, À la ligne comme on dit maintenant.  

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail À la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant À la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer. 

Un intellectuel à l'usine sans intention d'y faire un quelconque reportage, quelle idée saugrenue, me direz-vous ! Oui mais voilà, il faut bien gagner sa croûte et parfois on ne choisit pas son point d’amarrage. En effet, faute d'avoir trouvé un emploi dans son secteur d'activité, Joseph Ponthus est allé triturer le bulot, la crevette, le crabe, le poisson pané, le tofu, le cochon et la vache. Les produits de la mer et autres réjouissances de l'abattoir, il en connaît un rayon. Il a côtoyé un univers tellement surréaliste, il a vécu une telle déflagration mentale et physique que pour sa survie, il a écrit. Pour écrire, il a volé deux heures à son quotidien, à son ménage, des heures à l'usine. Des textes et des heures comme autant de baisers volés, comme autant de bonheur. Point de ponctuation pour À la ligne. Les écrits sont cadencés sur le rythme de l'usine. Tout va vite. Les phrases, les mots s’enchaînent sans répit à l'instar des ouvriers qui enchaînent leur labeur huit heures durant. À la chaîne, À la ligne

Joseph Ponthus raconte la vie à l'usine, la précarité, la pénibilité tant physique que psychologique de ce travail. Il est aussi question de l'insécurité de l'emploi, de cette bataille administrative avec Pôle Emploi, de cette dépendance avec l'agence d'intérim. Pour tenir le rythme, pour résister à la fatigue, pour pouvoir répéter les gestes, garder la cadence, Joseph Ponthus avait la littérature, Apollinaire, Aragon, Cendrars, Proust et Brel. Il avait également l'humour. D'autres avaient les chansons. Ils chantaient dans leur tête dès lors qu'ils n'étaient pas complètement abrutis de fatigue. 

Des lignes de production le matin, aux lignes d'écriture le soir il n'y avait qu'une ligne que Joseph Ponthus a sauté avec intelligence, humour et dignité. À la ligne ne dénonce rien. Ce roman rend hommage à toutes ces usines, à toutes ces femmes et tous ces hommes qui la font tourner. Vous l'aurez compris, À la ligne est un chant d’amour aux ouvriers, à la littérature. Le chef de Joseph Ponthus ne l'a pas vu ainsi, quand l'auteur l'a informé de la publication de ses feuillets d'usine, il a été remercié. Heureusement pour ce dernier,  À la ligne lui a permis de passer du statut d'ouvrier à celui d'écrivain et de rafler au passage quelques prix littéraires.

Un conseil, lisez À la ligne ! 
C'est poétique, éminemment intelligent. Un point c'est tout. 

Belle lecture ! 

vendredi 3 mai 2019

Mon avis sur "La salle de bal" de Anna Hope

Pour son second roman, La salle de bal Anna Hope s'est inspirée de l’histoire de son arrière-grand père, qui a été interné en 1909 au West Riding, un asile dans le Yorkshire. Déprimé, il ne s'est jamais remis et est mort à l'âge de cinquante-six ans, en 1918. Anna Hope dédie ce roman à la mémoire de son aïeul. La salle de bal a été récompensé par le grand prix des lectrices ELLE en 2018.

Anna Hope nous invite à pénétrer dans l'asile de Sharston situé dans le comté du Yorkshire. Ici, les patients, des dégénérés, des niaiseux, sont corvéables à merci. Ils travaillent d'arrache pied. Hommes et femmes ne se croisent jamais. Jamais, à l'exception des plus chanceux d'entre eux qui se retrouvent le vendredi soir dans La salle de balL'orchestre est dirigé par le Dr Charles Fuller, le médecin du lieu, amateur de musique, violoniste et adepte de l'eugénisme. Les bals sont pour lui l'occasion d'observer les patients et de conduire secrètement ses travaux. Alors même qu'il n'est dévoué qu'à ses ambitions, un homme, John, et une femme, Ella, vont découvrir ce qu'il y a de plus doux, de plus beau au monde, l'amour. Malgré l'hostilité des lieux, malgré leurs conditions de détention, parce que c'est bien de cela in fine qu'il s'agit, ils vont échanger une correspondance avant de succomber l'un à l'autre. Chaque missive de John révélera à Ella, par l’intermédiaire de Clem, son amie passionnée de littérature, la beauté des lieux. De leur noirceur, surgiront des bulles bucoliques, des touches de couleur qui permettront de faire naître l'espoir d'une vie meilleure. D'une vie faite de liberté et de respect de l'autre. Pourtant, Ella sait qu'il y a peu d'espoir. Son amie Clem lui a indiqué les trois façons de sortir d'ici. « Tu peux mourir. C'est facile. Les gens meurent tout le temps. Tu peux t'enfuir. Presque impossible. Ou tu peux les convaincre que tu es suffisamment saine d'esprit pour partir. » Ella y parviendra t-elle ?

Outre le fait qu'Anna Hope a écrit un très beau roman, elle dénonce à travers La salle de bal non seulement les conditions d'internement des personnes dites faibles d'esprit en Angleterre au début du XXe siècle, mais de surcroît, elle rappelle qu'à cette époque, un certain Winston Churchill alors ministre de l’intérieur s’intéressait à la meilleure façon de protéger la « race » britannique des risques de dégénérescence. Il se montrait favorable à l’enfermement des déficients mentaux et à leur stérilisation. D'ailleurs, il fut l'un des rédacteurs de la Mental Deficiency Law de 1913. Mais toute la subtilité de l'auteure réside dans le fait qu'à cette noirceur elle oppose la lumière de l'amour laquelle irradie tout au long du roman au même titre que la force de l'espoir. La salle de bal est un roman choral d’une finesse psychologique et émotionnelle.

Un conseil, entrez dans La salle de bal et dansez maintenant !
Quant à moi, je remercie vivement Folio de m'avoir entraînée dans cette ronde passionnée et dangereuse.

Belle lecture !

lundi 29 avril 2019

Mon avis sur "Vigile" d'Hyam Zaytoun

Comédienne, Hyam Zaytoun joue régulièrement pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle collabore par ailleurs à l'écriture de scénarios. Elle est aussi l'auteur d'un feuilleton radiophonique J'apprends l'arabe diffusé sur France Culture en 2017. Vigile est son premier roman disponible chez Le tripode

Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Elle pense que son compagnon la taquine. La fatigue, l’inquiétude, elle a tellement besoin de dormir... il se moque sans doute de ses ronflements. Mais le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque. Elle tente alors de le réanimer, n'y parvient pas, appelle les pompiers qui tardent à venir. Lorsqu'enfin ils arrivent, il est emmené en urgence à l'hôpital de Mondor à Créteil, en région parisienne.

Un infarctus et c'est tout un équilibre familial, sentimental qui s'écroule. Comment dire à celui qui part, qu'on l'aime ? Que sans lui plus rien ne sera possible ? Comment le retenir ? Comment faire face à la perte, à la peur ? Comment annoncer aux enfants, aux proches que peut-être tout peut s'arrêter ? Comment ne pas envisager le pire, vivre, du moins survivre, à son Amour ? Et pourquoi ne pas y croire malgré trente longues minutes d'arrêt cardiaque, malgré le diagnostic médical ? Et si Antoine était une exception, un miraculé ?

Hyam Zaytoun est le Vigile, le gardien de nuit, celle qui surveille. Elle veille sur cet homme qu'elle aime, le père de ses enfants, celui qui est placé en coma artificiel, celui qui se retrouve dans l’antichambre de la mort. Vigile est le récit de ce qu'elle a vécu quelques années plus tôt avec Antoine. Elle nous livre avec ses mots délicatement choisis, empreints d'amour, la bataille qu'elle a livrée contre la mort. Son combat pour la vie. Elle nous livre avec pudeur son cri d'amour, celui qui éventuellement peut faire revenir ceux qui seraient tentés de cesser la lutte, de partir. 

Vigile est un premier roman absolument bouleversant. Il sonne juste, vrai. Habilement construit, Hyam Zaytoun alterne passages courts et précis. Près du lit d'Antoine, par petites touches, par bribes, elle détisse. Elle tisse autrement leur histoire. Elle gagne du temps. Elle espère que les lèvres de son amour prendront le relais. La plume de Hyam Zaytoun est un subtil mélange de délicatesse et de pudeur. Elle est criante de vérité. 

Vigile est un hymne à la vie doublé d'une magnifique déclaration d'amour. C'est un beau témoignage, touchant, poignant. Il est à lire ne serait-ce que pour nous rappeler, s'il en était besoin, l'urgence de vivre, l'urgence d'aimer et surtout l'urgence de croire que tout est encore possible.

Belle lecture !

jeudi 25 avril 2019

Mon avis sur "Les miroirs de Suzanne" de Sophie Lemp

J'ai découvert Sophie Lemp avec Leur séparation. La délicatesse de son écriture mêlant émotion et subtile retenue ont laissé en moi une empreinte indélébile. Je m'étais promis de suivre cette auteure. Promesse tenue. Les miroirs de Suzanne est le troisième roman de Sophie Lemp. 

Suzanne a quarante ans, une vie tranquille, un mari et deux enfants. Un matin, son appartement est cambriolé. Ses cahiers, journal de son adolescence, ont disparu. Des cahiers qui racontent Antoine, l'écrivain qui avait trois fois son âge, qui racontent cet amour incandescent, la douleur du passage à l'âge adulte.
Martin est livreur, il pédale pour épuiser ses pensées. Un soir, il trouve les cahiers au fond d'une poubelle et dévore ces mots qui le transpercent, qui le ramèneront à la vie. Au gré de sa lecture, Martin sent que quelque chose l'étreint, l'urgence de continuer à lire.

Cette fois encore, les mots délicatement choisis par Sophie Lemp m'ont bercée. Je me suis laissée couler dans ce bain de soie d'une douceur infinie. Tout commence par un viol, le viol de l'intimité. Un cambriolage. Après la disparition de ses carnets qui renfermaient les souvenirs de son bel amour, son premier, Antoine, Suzanne part en quête de sa mémoire volée. L'heure du bilan a sonné. Elle se remémore ses sentiments notés jadis sur les pages de ses cahiers pour les graver à jamais dans celles de son premier roman qu'elle s'est décidé à écrire. Au risque de froisser Vincent celui qu'elle a choisi, celui qui partage sa vie, elle raconte Antoine. Ses souvenirs resurgissent. Parallèlement, Martin découvre cette histoire entre un homme mûr et une jeune fille, et peu à peu ce jeune homme qui s'était laissé gagner par la mélancolie à la suite d'une violente rupture sentimentale, revit. 

Les miroirs de Suzanne c'est le récit de deux renaissances. Celle d'un amour passé et celle d'un jeune homme prêt à accueillir un futur amour. Les miroirs de Suzanne est une histoire somme toute ordinaire. On a tous des amours enfouis dans nos journaux intimes ou dans notre mémoire, mais rares sont ceux qui ont le don de les transformer en bain de soie, en douce mélodie. Sophie Lemp a ce talent. Elle sublime l'ordinaire. Sa plume n'est que douceur et volupté, le tout est harmonieux et poétique, tout est sensibilité et subtilité. Sans conteste, je suis une fan de cette auteure.

Les miroirs de Suzanne est un roman intimiste, infiniment touchant. Un conseil, si vous n'avez encore jamais lu Sophie Lemp, lâchez tout et lisez-la ! Vous n'en ressortirez pas indemne.

Je remercie la plateforme NetGalley et Allary Éditions du bonheur qu'ils m'ont procuré.

Belle lecture !

lundi 22 avril 2019

Mon avis sur "Dans la brume écarlate" de Nicolas Lebel

De lui, j'avais déjà lu Le jour des morts, je l'avais plutôt apprécié. Alors quand Babelio et les Éditions Marabout m'ont proposé de lire la cinquième aventure du capitaine Mehrlicht, Dans la brume écarlate, je n'ai pas hésité.

Une femme se présente au commissariat du XIIeme arrondissement de Paris et demande à voir le capitaine Mehrlicht en personne. Sa fille Lucie, étudiante, majeure, n'est pas rentrée de la nuit. Rien ne justifie une enquête à ce stade mais sait-on jamais... Le groupe de Mehrlicht est alors appelé au cimetière du Père Lachaise où des gardiens ont découvert une large mare de sang. Ils ne trouvent cependant ni corps, ni trace alentour. Lorsque, quelques heures plus tard, deux pêcheurs remontent le corps nu d'une jeune femme des profondeurs de la Seine, les enquêteurs craignent d'avoir retrouvé Lucie. Mais il s'agit d'une autre femme dont le corps exsangue a été jeté dans le fleuve. Exsangue ? Serait-ce donc le sang de cette femme que l'on a retrouvé plus tôt au Père Lachaise ? La police scientifique répond bientôt à cette question : le sang trouvé au cimetière n'est pas celui de cette jeune femme, mais celui de Lucie...

Pour son dernier polar, Nicolas Lebel a choisi de faire évoluer le  capitaine Mehrlicht et ses acolytes, Sophie Latour et le lieutenant Dossantos, dans un univers gothique. Paris est recouvert de brouillard. Un vampire rôde au cimetière du Père Lachaise. Il chasse des jeunes femmes innocentes et pures pour les vider de leur sang. Frissons garantis. 

Dans la brume écarlate est un roman d'atmosphère particulièrement visuel. Il suffit de regarder la vidéo de présentation du livre, pour s'en rendre compte. En outre et comme à son habitude, Nicolas Lebel n'hésite pas à ancrer son histoire dans l'actualité. Certaines victimes du tueur sanguinaire sont des sans-papier, des réfugiés dont certains viennent de Syrie et sont parqués dans un campement d'infortune Porte de la Chapelle. Il est également question de la violence faite aux femmes, des rencontres faites sur la toile et des jeux en ligne.

Dans la brume écarlate est un roman choral. Il réunit ceux qui perdent ou ont perdu, ceux qui cherchent, ceux qui trouvent ou pensent trouver. Et parce qu'un polar peut aussi parler d'amour, Nicolas Lebel n'hésite pas à mettre en scène six hommes qui aiment ou croient aimer chacun une femme : il y a celui qui la cherche, celui qui l'aime de loin, celui qui veut la venger, celui qui la bat, celui qui la veut éternelle, et celui qui parle à ses cendres. Comme l'affirme Sophie Latour, les femmes sont toujours les premières victimes de la folie des hommes. C'est exactement cela Dans la brume écarlate. Un polar très agréable à lire, efficace qui mêle actualité et humour. 

Belle lecture !

Vidéo de présentation de "Dans la brume écarlate", de Nicolas Lebel

mardi 16 avril 2019

Mon avis sur "Suiza" de Bénédicte Belpois

Bénédicte Belpois est sage-femme. Les enfants ayant quitté le nid, elle a ressenti le besoin d'expérimenter. Elle s’est essayé à l'écriture. Essai transformé ! Son premier roman est publié chez Gallimard. C'est l'Espagne, plus précisément la Galice qu'elle a choisi pour encrer Suiza.

Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant. Elle, c'est Suiza
Dès qu'elle débarque dans ce petit village de Galice, c'est sa sensualité renversante que l'on remarque. Son innocence la rend d’autant plus attirante. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable histoire d'amour.

Autant vous le dire de suite, on ne peut que se féliciter du fait que Suiza ait été écrit par une femme, s'il l'avait été par un homme, à n'en pas douter, on crierait au scandale tellement ce livre regorge de clichés sur la gent féminime. Et oui, Suiza n'est pas à mettre entre toutes les mains, notamment entre celles des puristes du féminisme. Ils demanderaient à ce que ce roman soit immédiatement mis au pilon. Et très sincèrement ce serait un réel gâchis, car Suiza est une ode à la sensualité, à la féminité, aux plaisirs de la chair. Il est un cri à la vie, à l'amour. Charnel, puis brutal et bestial, il devient au gré des pages Amour tout court. 

Suiza est une jolie fille terriblement sensuelle, nécessairement conne, qui après avoir quitté la Suisse échoue en Galice parce qu'elle voulait voir la mer. Elle n'a pas de famille, pas de papiers, pas de langue. Elle ne parle pas, d'ailleurs elle n'a rien à dire, n'a aucun avis. Elle accepte tout, même de se faire baiser par qui veut la posséder. Suiza sort d'un orphelinat où on lui a appris à devenir une bonne femme d'intérieur au service de l'homme de jour comme de nuit.
Tomás est un agriculteur machiste, bourru, veuf. Il vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer. Quand il rencontre Suiza, il n'a qu'une envie. Comme tous les autres mâles, il doit la posséder, la déposséder de son corps. Comme elle n'appartient à personne, même pas à elle, il la prendra. Suiza deviendra sa propriété. Comme à son habitude, Suiza se laissera faire.
Peu à peu, ces deux-là s'apprivoiseront, se laisseront gagner par l'envie. Ensemble, ils vont connaître la rédemption, le bonheur de faire couple. Ils vont découvrir l'Amour tout simplement.

Toute l'originalité de Bénédicte Belpois tient au fait que c'est essentiellement du point de vue de Tomás qu'elle raconte cette histoire. Elle utilise des mots crus, des mots d'homme. Elle pense comme lui. Elle devient rustre, machiste, est sans complaisance pour la gent féminine. Ce récit est agrémenté de la voix de Suiza. Elle s'émerveille de tout, apporte douceur et naïveté pour finalement devenir le point d'ancrage de Tomás.

Suiza est un roman âpre, violent et sensuel, outrageusement sensuel. Je comprends qu'il puisse secouer, choquer, mais une chose est certaine, il bouscule, réveille nos sens. Suiza est un premier roman très réussi. Un conseil, lisez-le !

Belle lecture !

dimanche 14 avril 2019

Mon avis sur "Le procès du cochon" d'Oscar Coop-Phane

Si Le procès du cochon peut laisser à penser que le cinquième roman d'Oscar Coop-Phane relate l'audience d'un homme particulièrement porté sur la chose et que cela vous émoustille, vous risquez d'être fichtrement déçu. Certes, le personnage central est un monstre, il est très animal, a croqué la chair, mais ce n'est pas vraiment ce que vous imaginez !

Dans un village et un temps reculé, un cochon croque la joue et l’épaule  d’un bébé laissé quelques instants sans surveillance, avant de repartir tranquillement vers la forêt. Traqué, il est jeté en prison puis sur la scène du tribunal où toute la Société attend de comparaître pour accuser la bête. Dans le monde des Hommes, la justice, comme la mort, se rendent au tribunal. Commence alors la grande mascarade de la justice. Même si le monstre en question est un cochon qui n’a ni conscience ni parole, comment pourrait-il se défendre, comment dire sans mots ?

Le procès du cochon est un texte allégorique qui narre le procès non pas d'un être humain, mais d'un animal, à l'instar de ceux que l'on intentait du XII au XVIIIème siècle. Une pratique aussi surprenante que méconnue de nos jours. En effet, chaque fois qu'un animal commettait l'impardonnable, les Hommes le jugeaient. Ils allaient même jusqu'à contraindre des animaux de la même espèce à assister au procès afin que ces derniers prennent conscience de leurs actes et des supplices qu'ils pouvaient encourir. Une telle justice était punitive et préventive, les animaux, sujets de droit.

Bien que court (125 pages), Le procès du cochon n'en n'est pas moins denseDivisé en quatre parties, vient le temps d'évoquer "Le crime", cet acte odieux commis par ce porc errant, marginal et affamé. Une fois capturé, s'ensuit "Le procès" ou plutôt sa parodie. Cette partie est théâtralisée comme pour mieux accentuer son côté burlesque. Comment peut-on juger un cochon incapable de s'exprimer, de se défendre ? Il n'en sera pas moins condamné. Chacun s'organisera pour assister sur la place publique au châtiment du coupable. À "L’attente" succède "Le supplice", cet instant où le criminel finira par être délivré.

À l'heure où la tendance est à l'animalisation des hommes (#balancetonporc)Oscar Coop-Phane humanise les animaux, comme pour mieux interpeller. En outre, l'auteur nous renvoie à notre rapport à l'Autre et à la différence. Il y dénonce une certaine Justice, celle qui parfois n'est que le simulacre d'elle-même. Assurément, Le procès du cochon questionne au même titre que le plaidoyer de Thierry Illouz, Même les monstresImpossible en lisant l'un de ne pas repenser à l'autre.

Belle lecture !

mardi 9 avril 2019

Mon avis sur "37 fois" de Christopher J. Yates

Christopher J. Yates est un écrivain de fiction américano-britannique et l'auteur de deux romans, Black Chalk et 37 fois (dont le titre original est Grist Mill Road). C'est la première fois qu'il est publié en France.

1982 : dans une petite ville de montagne au nord de New York, trois jeunes adolescents, Hannah, Patrick et leur ami Matthew, sont liés à jamais par une affaire tragique. 
2008 : Hannah, journaliste judiciaire, est mariée à Patrick. L'équilibre du couple vacille le jour où elle décide d'écrire un livre consacré au fait divers qui a marqué leur adolescence. Depuis toujours, Patrick redoute le moment où sa femme va s'approcher de ce " monstrueux secret " qui plane au-dessus de leur mariage, qui peut ressurgir et briser leur couple. Au même moment, Matthew réapparaît dans leur vie.

Selon Patrick alors âgé de douze ans, Matthew a pressé quarante-neuf fois la détente. Les journaux ont affirmé que Hannah n'avait été touchée que 37 fois. Matthew a peut-être raté sa cible à plusieurs reprises. Quoi qu'il en soit, jusqu'à ce mercredi étouffant de 1982, Patrick était convaincu d'avoir une enfance idéale. Très vite, il prendra conscience de la violence de la scène à laquelle il a assisté sans pour autant pouvoir intervenir. Plus tard, vingt-six ans après précisément, il comprendra pourquoi le destin de ces trois adolescents devenus adultes, est malgré tout, lié à jamais. 

37 fois est un thriller psychologique addictif. Commençant par décrire la relation complexe qui unit Patrick à Matthew, puis alternant passé (1982) et présent (2008), mais également les prises de parole de chaque membre de ce trio, Christopher J. Yates joue avec la mémoire, distille les secrets, les mensonges et la vérité de chacun. Les personnages luttent individuellement pour surmonter et exorciser cette culpabilité qui les hante.

Si  37 fois est un bon thriller addictif en raison de son rythme assez soutenu, de sa construction et des révélations divulguées au gré des pages, je n'irai pas jusqu'à soutenir que c'est un véritable chef-d'œuvre tel que mentionné en quatrième de couverture. La lecture est agréable certes, mais la fin est décevante parce que trop convenue, trop attendue. Bref, 37 fois de Christopher J. Yates est un sympathique thriller divertissant, mais on se gardera bien de crier au chef-d'œuvre. J'adresse néanmoins tous mes remerciements à Babelio et aux éditions du Cherche midi.

Belle lecture !

lundi 8 avril 2019

Mon avis sur "L'immeuble christodora" de Tim Murphy

Journaliste et rédacteur en chef, Tim Murphy a travaillé pour le New York Times et le New York Magazine. Il s'intéresse en particulier aux questions LGBT, la culture et la politique. L'immeuble Christodora est son premier roman traduit en français. Un grand roman que l'on n'oubliera pas de sitôt !

New York, 2001. Milly et Jared, un jeune couple d’artistes, vivent au Christodora, vieux building de l’East Village et véritable institution new-yorkaise. Le quartier, autrefois hanté par les toxicomanes et les sans-abri, est en pleine mutation et ne peut résister à la vague de gentrification qui déferle sur la ville. Seul Hector, leur voisin, semble rappeler cette époque. L’ancien militant charismatique de la cause gay ne s’est jamais remis de la mort de son compagnon, emporté par le sida. Quelques années plus tard, Mateo, le fils adoptif de Milly et Jared, se rebelle contre ses parents et la bourgeoisie blanche qu’ils incarnent. En plein questionnement sur ses origines, celui qu’Hector surnomme affectueusement Negrito se cherche et sombre petit à petit dans les paradis artificiels.

L'immeuble christodora est un roman kaléidoscopique qui retrace de 1981 à 2021 la vie d’un certain New York. Le point central de ce roman est situé dans l'East Village. Il s'agit d'un bâtiment érigé en 1928, symbole de prospérité puis progressivement déserté. Racheté et réhabilité dans les années 1980 en lofts branchés, il abritera la petite bourgeoisie. 

C'est à travers des personnages et notamment les membres d'une même famille sur trois générations (Ava, Milly et Mateo) qui ont tous un rapport très personnel à L'immeuble christodora que Tim Murphy a choisi de nous narrer quarante ans de cette métropole. Lui-même homosexuel, il a rencontré tant de gens qui ont vécu, survécu ou se sont battus avec le sida ou la séropositivité qu'il a souhaité porter leurs mots, leurs paroles. C'est en pensant à eux, en mêlant fiction et réalité, qu'il a écrit ce géant de papier. Mateo est le personnage pivot de l'histoire, hipster du hip-hop devenu artiste, rebelle, toxicomane, multipliant cures et rechutes, hanté par le fantôme de sa vraie mère, morte du sida. 

Au moyen d'un va-et-vient temporel qui déstabilise puis qui, très vite, devient complètement addictif, l'auteur nous vautre dans le sexe, la drogue, le milieu intellectuel et artistique new-yorkais pour notre plus grand plaisir. Il nous fait vivre les années sida de l'intérieur, de l’insouciance au militantisme, en passant par la mise au ban des malades. À l'heure où le Sidaction 2019 s'achève, il convient individuellement et collectivement de se rappeler que le virus du sida est toujours là et qu'il fait toujours des ravages. 

Aucun doute, L'immeuble christodora de Tim Murphy est un roman captivant, empreint d'une grande humanité. C'est un récit ambitieux et engagé mêlant chaos et émerveillement, rage et tendresse. Il est de ceux qui s'inscrivent dans notre mémoire. Il n'est pas sans rappeler un autre roman plus récent, Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara.

Un conseil, allez donc faire un tour du côté de L'immeuble christodora de Tim Murphy, vous ne le regretterez pas. Quant à moi je remercie les Éditions Le Livre de Poche pour cette grande balade.

Belle lecture !

lundi 1 avril 2019

Mon avis sur "Ailleurs" de Dario Franceschini

Dario Franceschini est un homme politique et un écrivain italien, figure du Parti démocrate. Il a été ministre des Biens culturels de 2014 à 2018. Ailleurs est son second roman. Vérité et mensonge façonnent l'existence d'une famille de notables respectés, notaire de père en fils. 

Quand le notaire Ippolito Dalla Libera comprend que ses jours sont comptés, il appelle au chevet du grand lit où il vit depuis des années son fils unique, Iacopo, et lui révèle le secret de sa vie ainsi que sa dernière volonté : voir une fois réunis ensemble auprès de lui les cinquante-trois enfants qu'il a eut dans sa vie d'homme infidèle. 
Ainsi commence le voyage qui conduira Iacopo dans un quartier pauvre de Ferrare, celui des prostituées et des voleurs. Son existence tranquille et confortable de notaire de province et de mari fidèle va basculer. La beauté et les charmes d'une prostituée, Mila, lui donneront l’envie irrépressible de tout recommencer, Ailleurs.

C'est au cœur d'une Italie sensuelle et d'un monde de transgression que Dario Franceschini embarque le lecteur. Sur fond de secret de famille, il amène son personnage principal à s'interroger sur l'identité de ses proches et a fortiori, sur la sienne. L'habit fait-il le moine ? Un notable, homme de droit qui plus est, est-il nécessairement un homme droit ? En quête d'un Ailleurs, l'auteur chahute la position sociale, le conformisme qui lui est rattaché. Ailleurs est non seulement une fable qui célèbre la renaissance, il est une ode à la sensualité, à la vie et à la liberté. 

Quant à la plume de Dario Franceschini, elle est fluide, poétique. Un seul bémol, Ailleurs compte quelques longueurs. En outre, j'aurai aimé que Iacopo soit un peu plus rock'n roll. Quoi qu'il en soit, la lecture d'Ailleurs reste agréable. Que les Éditions Folio en soient remerciées.

Belle lecture !

mercredi 20 mars 2019

Mon avis sur "Rue des pâquerettes" de Mehdi Charef

Mehdi Charef est né en Algérie. Il a dix ans lorsqu'il arrive en France en 1962. Il a vécu les cités de transit et les bidonvilles de Nanterre. Fils d’ouvrier, il a travaillé près de quinze ans en usine avant de devenir écrivain, cinéaste et scénariste, rien de moins
Mehdi Charef a écrit des romans, des pièces de théâtre, il a à son actif de nombreux films en tant que réalisateur et/ou scénariste. Il a obtenu en 1986 le César de la meilleure première Œuvre pour Le Thé au Harem d’Archimède qui n’est autre que l’adaptation de son roman Le Thé au Harem d'Archi Ahmed
Après treize ans d’absence dans le milieu de l’écriture, Mehdi Charef revient avec Rue des pâquerettes qui est publié chez une toute nouvelle maison d’édition, Hors d’atteinte, dont je tiens à signaler la qualité du travail. La couverture est juste magnifique, le graphisme et le papier également. Rue des pâquerettes est le premier livre que cette maison édite. Un véritable petit bijou !

Rue des pâquerettes est le premier roman d’une trilogie retraçant l’enfance et l’adolescence de Mehdi Charef et de toute cette génération venue rejoindre leurs pères arrivés en éclaireurs dans la France des années 1960-1970. La France a permis l'arrivée de familles entières d'immigrés pour préparer le départ en retraite de ces pères. Á cette époque il y avait beaucoup de travail et pas assez d'ouvriers. Mehdi Charef est donc de cette seconde génération.  
Rue des pâquerettes s'ouvre sur l'arrivée en France de l'auteur, de sa maman et de ses frères et sa sœur. Ils débarquent à la gare d'Austerlitz. Tout juste arrivés, que déjà il prend conscience du regard que les autres portent sur eux. La maman de Mehdi portait le haïk (voile blanc). Dans le taxi qui le mène à Nanterre, Mehdi sera subjugué par les affiches de cinéma. Mais en découvrant sa nouvelle demeure, il va très vite connaître la honte, la peur, le froid, la boue, l’humiliation du bidonville, le racisme ordinaire. Mehdi Charef comprendra que le retour au pays n'interviendra pas de sitôt, voire jamais. L'école devient alors une échappatoire à sa condition sociale. Les séances de cinéma, un rêve. Son amour du français, des mots, des livres lui permettra de quitter rapidement la classe de rattrapage qu'il a intégré à l'école de la Rue des pâquerettes. Une fois son certificat d'études en poche, il pourra ambitionner d'intégrer l'usine plutôt que de travailler au froid comme son père qui était terrassier, c'est du moins ce que lui prédit le directeur de l'école, Monsieur Besson. Jamais à cette époque il aurait été imaginable que Mehdi Charef devienne écrivain, scénariste, cinéaste. 

C'est avec beaucoup de pudeur, une infinie tendresse et sans rancœur aucune que, dans ce premier volume, Rue des pâquerettes, et du haut de ses dix ans, Mehdi Charef évoque les conditions de vie misérables dans les bidonvilles de Nanterre. Il se livre avec poésie et retenue. Invité lors de la seconde édition du Rock'n Books qui s'est tenu le 9 mars dernier à Valmondois (95), Mehdi Charef a expliqué qu'au-delà du besoin d’écrire pour laisser une trace, c'est pour cette première génération d'immigrés, pour faire exister ses parents qu'il a décidé de raconter son enfance. 

Rue des pâquerettes est le premier volet d'un récit autobiographique particulièrement poignant, qui mérite d'être lu. On attend la suite avec impatience. 

Belle lecture !

Mehdi Charef lors Rock'n Books du 9 mars-19


vendredi 15 mars 2019

Mon avis sur "Le matin est un tigre" de Constance Joly

Parce que certains jours, la vie nous saute dessus férocement, le tigre déchire le rideau de la nuit, et qu'il faut bien faire avec. Le matin est un tigre est le premier roman de Constance Joly.

Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être ?

Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre est un roman métaphorique aux multiples références littéraires. L'écriture de Constance Joly est mélodieuse et mélancolique. Le matin est un tigre est le livre du combat d'une mère pour sa fille, d'une mère qui va briser les chaînes pour se libérer des valises reçues en héritage et qu'elle porte tel un fardeau. Une quête pour elle, pour sa fille, mais aussi pour l'homme qu'elle aime, même si leur vie intime est à l'arrêt.

Loin d'être triste et pesant, Le matin est un tigre est un joli roman que l'on lit lentement pour mieux se libérer de nos maux par les mots. Quant à Constance Joly, elle est une auteure à suivre.

Belle lecture !

vendredi 1 mars 2019

Mon avis sur "My absolute darling" de Gabriel Tallent

My absolute darling a été le livre phénomène de l'année 2017 aux États-Unis. Il est le premier roman de Gabriel Tallent. Ce dernier a consacré huit années de sa vie à son écriture. Puissant. Dérangeant. Choquant. Inoubliable. Prodigieux... Toutes sortes d'adjectifs qualificatifs ont été attribués à ce roman. Stephen King a même affirmé que c'était un chef-d’œuvre. Vous l'aurez compris, il ne fallait surtout pas passer à côté de My absolute darling au risque de rater sa vie. Il fallait le lire, alors je l'ai lu.

A quatorze ans, Julia Alveston, dit Turtle, vit avec son père, Martin,  non loin de Mendocino, dans le nord de la Californie. Ils habitent une maison isolée limite insalubre criblée d'impacts de balles. Persuadé que la fin du monde est pour bientôt, Martin a en effet appris à sa fille à manier toutes sortes d’armes, à se débrouiller seule dans la nature avec trois fois rien... et à supporter physiquement les pires sévices. Pour échapper à cet homme charismatique et abusif, Turtle se réfugie sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Aucun doute, My absolute darling est un roman d'une puissance rare. Il dérange, bouscule, oppresse. Il heurte la morale. Entre thriller explosif et « nature writing » à l’américaine, My absolute darling offre un véritable voyage au cœur des ténèbres. Si l'écriture à la fois sensuelle et minutieuse de Gabriel Tallent rend certaines scènes insoutenables, elle révèle surtout les personnages dans ce qu'ils ont de plus lumineux comme de plus sombre. Turtle est absolument fabuleuse. Tellement fragile, tellement forte. C'est simple, si ce livre devait être adapté au cinéma, et à supposer que je sois comédienne, je ferai tout, absolument tout, pour incarner cette jeune fille. 

My absolute darling est un roman d'ambiance qui ne peut se lire qu'en apnée tant il prend aux tripes, tant il ronge le lecteur. Peut-on aimer/haïr son père/sa fille de manière aussi absolue ? 

Si incontestablement j'ai aimé l'univers de ce roman, la plume de Gabriel Tallent, je ne sais pas si j'ai lu un chef-d’œuvre. J'ai lu un livre d'une absolue intensité, un livre fort que je ne suis pas prête d'oublier. Peut-être que c'est cela un chef-d’œuvre ?

Belle lecture !

mardi 26 février 2019

Mon avis sur "Un jardin en Australie" de Sylvie Tanette

Ayant l'honneur de faire partie du jury du Prix du Roman Version Femina dont la vocation est de remettre en lumière un livre paru au cours de l'année écoulée en raison de ses qualités littéraires, j'ai reçu l'un des trois titres mis en compétition ce mois-ci. Il s'agit d'Un jardin en Australie de Sylvie Tanette. L'auteure est journaliste et critique littéraire. Ce roman est édité chez Grasset et sera disponible le 6 mars prochain. Il fait d'ores et déjà partie de la première sélection du Prix Closerie des Lilas.

Quelque part vers le centre de l’Australie, la cité minière de Salinasburg s’étale en bordure du désert. Tout au bout, une petite maison de bois délabrée se cache dans un jardin lui aussi à l’abandon. Deux femmes se racontent depuis cet endroit que les Aborigènes nommaient « le lieu d’où les morts ne partent pas ».
Tout commence dans les années 30. Ann, née dans la bonne bourgeoisie de Sydney, choisit contre l’avis de sa famille de suivre son mari aux confins du désert. Elle aura toute sa vie le projet fou d’y faire pousser un parc luxuriant. Soixante-dix ans plus tard, une jeune Française, Valérie, dirige un festival d’art contemporain dans la même région reculée. Sur un coup de cœur, elle s’installe dans une maison décrépie mais envoûtante, entourée de plantations désormais délaissées. Elena, la petite fille de Valérie a trois ans. Elle ne parle toujours pas. Secrètement, Ann veille sur ce qui reste de son jardin et sur ses nouveaux habitants...

Un jardin en Australie relie deux époques, deux femmes, que tout semble éloigner mais que tout rapproche. Toutes deux trouveront un réel réconfort au sein de cette maison du bout du monde. Toutes deux défieront la sécheresse, la poussière pour faire surgir la vie. Et bien qu’il soit impossible que ces deux femmes se connaissent, ni même se croisent, par-delà les années, elles se rencontrent dans cet envoûtant havre de verdure et de liberté. Un jardin à soi. Un rêve.

Un jardin en Australie est un roman qui se lit lentement. Il se déguste. Au fil des pages, on prend possession de cette terre d'un ocre rouge, on s'y attache, on la dompte, pour créer. C'est donc une belle histoire d'amour entre des femmes et leur terre, leur jardin que Sylvie Tanette nous propose. Elle dresse deux jolis portrait de femmes indépendantes, résolument modernes, déterminées qui ne rechignent pas à donner sans compter pour réaliser leur passion. Elles ne savaient pas que c'était impossible, alors elles l'on fait.

L'écriture de Sylvie Tanette est fluide et douce. Le rythme est savamment dosé pour permettre de s'ancrer dans cette terre, pour lui appartenir. Un jardin en Australie est un de ces petits joyaux qui prend possession du lecteur, qui l'envoûte. Un jardin en Australie est de ces romans qui fait appel aux sens, à la réalité, à l'enracinement. Á l'essentiel. On n'a qu'une envie, prendre cette terre à pleine main et la laisser s'écouler lentement entre nos doigts. Un joli moment de communion avec les éléments.

Belle lecture !

lundi 25 février 2019

Mon avis sur "Éparse" de Lisa Balavoine

Lisa Balavoine, professeure-documentaliste, vit et travaille à Amiens. Traversé par les questions de la transmission et de l'éternel recommencement amoureux, Éparse est son premier roman. Il est paru en janvier 2018 aux éditions J.C Lattès

À travers une série de fragments, Lisa Balavoine, la quarantaine, divorcée et mère imparfaite de trois enfants, fait le tour de son existence comme on fait le tour du propriétaire. Elle signe un roman espiègle et nostalgique de toute une génération.
Sur fond de culture pop, de films, d’événements emblématiques des années 80 à aujourd’hui, entremêlant souvenirs de jeunesse et instantanés de sa vie quotidienne, elle fait de son histoire intime, de ses doutes, ses fiascos, un récit dans lequel chacun peut se reconnaître. 

Éparse n'est pas un roman tel que nous l'entendons habituellement, il s'apparente plus à un recueil de textes. Des tranches de vie, de moments se succèdent. Lisa Balavoine se promène sur le fil de ses souvenirs et nous embarque avec elle. Car tout en résonance, les questions qu’elle pose sont les nôtres. Ses doutes, ses joies, ses peines fugaces ou durables, nous les connaissons toutes et tous. Et oui parce qu'Éparse n'est pas destiné qu'aux nanas. Les garçons aussi ont des fêlures, des rêves, des envies. Eux aussi ont de l'amour à donner et à recevoir.

Éparse est un puzzle de multiples pièces qui rassemblées, reconstituent l'environnement sentimental et émotionnel de tout un chacun. La plume de Lisa Balavoine est faussement simple. Les mots sont justes, les textes percutent, marquent, nous renvoient à notre propre vécu et à nos obsessions. On revit avec émotion ces tranches de vie ponctuées de musique notamment, de films. Toute une époque. La nôtre. 

Éparse est un roman résolument contemporain, touchant, qui mérite d'être lu par tous les hommes et femmes parce qu'universel, comme l'Amour.


Belle lecture !

mardi 19 février 2019

Mon avis sur "Même les monstres" de Thierry Illouz

Lorsque l'on choisit de devenir avocat, on doit, pour exercer cette profession, prêter serment devant la Cour d'appel de son Barreau. Au cours de cette cérémonie, l'avocat en devenir s'engage à respecter les principes essentiels de la profession. Il jure, comme avocat, d'exercer ses fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. Alors lorsque l'on choisit de devenir avocat pénaliste, on peut être amené à défendre tout genre d'individu. De celui qui a commis un simple larcin, à celui qui a assassiné, violé. Alors comment peut-on défendre de tels êtres ? Sont-ils seulement défendables ? Thierry Illouz est avocat pénaliste, avec Même les monstres, il lance un appel.

Thierry Illouz exerce depuis trente ans. Sa vocation est née de son histoire. Il a grandi en Picardie dans une cité de rapatriés. La misère,  celle qui fabrique les monstres défendus aujourd’hui, il l'a côtoyée par le passé. Convaincu que l'identité de tout un chacun se construit au fur et à mesure de la vie, il dit ce que vivent les gens, raconte les quartiers, les immeubles, l’argent qui manque, l’absence de reconnaissance. Il voudrait oser les mots ghetto, stigmatisation, relégation. Il voudrait appeler à la clémence, au doute. Il voudrait que l’on se soucie des abandonnés. Même les monstres est un essai par lequel Thierry Illouz voudrait qu’enfin on regarde l’autre, celui qui se trouve dans le box des accusés. Celui qui nous effraie, celui que l’on condamne. Et qu’il est urgent de comprendre.

Thierry Illouz est rarement du côté des parties civiles, il défend ceux que l'on accuse. Mais comment fait-il ? Comment peut-on défendre un pédophile, un assassin, en un mot, un monstre ? L'avocat l'affirme, le monstre n'existe pas. C'est un fantasme, un raccourci pour enfermer une personne, cet autre déshumanisé. Cet autre que l'on ne cherche pas à comprendre. Thierry Illouz l'avoue, il a de l'empathie pour ceux qu'il défend. Mais attention précise t-il, défendre n'est pas excuser. Tout comme être accusé n'est pas synonyme de culpabilité. Trop souvent, les médias, la Société actuelle ont tendance à faire fi de la présomption d'innocence, comme pour mieux satisfaire la vindicte populaire. Or, Maître Illouz le rappelle, la présomption d'innocence est un droit fondamental. Le doute doit toujours bénéficier à celui qui est mis en cause. La Justice a besoin de temps, c'est une des conditions essentielles pour la rendre dignement. Du temps pour comprendre, du temps pour regarder, pour observer, du temps pour défendre, du temps pour protéger la Société, du temps pour (ré)insérer. 

À travers différentes affaires, Thierry Illouz illustre ses convictions. Il humanise toutes les parties qui composent un procès. Il évoque également le traumatisme de la prison, ce châtiment populaire qui ne remplit pas nécessairement la finalité de la sanction, protéger la Société et (ré)insérer. Même les monstres est un essai qui honore son auteur. Sa démarche est noble, humaine. Loin d'être un super héros, Maître Thierry Illouz est un avocat qui n'a pas oublié le serment qu'un jour il a prêté.

Je remercie vivement les Éditions L'iconoclaste et vous encourage à lire cet essai. 

Enfin, si le sujet vous intéresse, je vous invite à aller voir Une intime conviction, le film de Antoine Raimbault  avec  Marina Foïs et Olivier Gourmet qui traite de l'affaire Viguier. 



Belle lecture et bonne toile !

dimanche 17 février 2019

Mon avis sur "Ces rêves qu'on piétine" de Sébastien Spitzer

Sébastien Spitzer est depuis peu romancier. Journaliste puis grand reporter, les années passant il s'est persuadé qu'il était temps de réaliser son rêve, écrire. Ces rêves qu'on piétine est son premier roman. Un roman couronné d'une quinzaine de prix entre fiction et faits réels qui interpelle sur la nécessaire survie et le sacrifice pour l'amour des siens.

Sous les bombardements, dans Berlin assiégé, la femme la plus puissante du IIIe Reich se terre avec ses six enfants dans le dernier refuge des dignitaires de l’Allemagne nazie. L’ambitieuse s’est hissée jusqu’aux plus hautes marches du pouvoir sans jamais se retourner sur ceux qu’elle a sacrifiés. Aux dernières heures du funeste régime, Magda s’enfonce dans l’abîme, avec ses secrets.
Au même moment, des centaines de femmes et d’hommes avancent sur un chemin poussiéreux, s’accrochant à ce qu’il leur reste de vie. Parmi ces survivants de l’enfer des camps, marche une enfant frêle et silencieuse. Ava est la dépositaire d’une tragique mémoire : dans un rouleau de cuir, elle tient cachées les lettres d’un père. Richard Friedländer, raflé parmi les premiers juifs, fut condamné par la folie d’un homme et le silence d’une femme : sa fille. Elle aurait pu le sauver. Elle s’appelle Magda Goebbels.

Particulièrement documenté, Ces rêves qu'on piétine revient d'une part, sur les derniers jours de Magda Goebbels, épouse du ministre de la propagande nazie et fille adoptive d'un juif, Richard Friedländer et d'autre part, sur la liberté retrouvée des rescapés des camps de l’horreur. Toute la force de ce roman réside dans la démonstration de ce que l'humanité a de plus vil, mais également de plus précieux. 

D'un côté une femme n'hésite pas à bafouer ses origines pour assouvir son ambition, pour être au plus près du pouvoir, de l'autre des êtres ont été déshumanisés, ils ont connu l'horreur des camps de concentration. Alors que certains ont péri dans des conditions atroces, indignes, d'autres, la défaite venue, ont choisi la mort. Une mort douce grâce au cyanure. Concomitamment, ceux qui ont eu la force de résister à leur détention ont retrouvé la liberté, mais pas leur dignité. Hagards, ils errent. Ils tentent de survivre au froid, à la faim. Mais sans qu'ils n'en n'aient conscience, ils détiennent une part de cette Histoire, de celle qu'il ne faut jamais oublier. 

Ces rêves qu'on piétine est certes un roman, mais un roman troublant, saisissant. Sans jugement, Sébastien Spitzer met en exergue à la fois l'inhumanité dont certains sont capables, que la force que chaque être humain possède au plus profond de lui. Ces rêves qu'on piétine est un premier roman particulièrement réussi, tout en subtilité. Je remercie Le Livre de Poche de m'avoir permis de le découvrir.

Belle lecture !

vendredi 8 février 2019

Mon avis sur "Trancher" d'Amélie Cordonnier

Amélie Cordonnier est journaliste. Trancher est son premier roman. Il est paru aux Éditions Flammarion. Il traite d'un sujet grave, malheureusement toujours d'actualité, celui de la violence faite aux femmes dans l'intimité du couple.

Elle a toujours fait des listes. Petite, elle notait le nom de ses poupées, des copains à inviter, des poneys qu'elle voulait monter, les mots inconnus à chercher dans le dictionnaire et tous les cadeaux d'anniversaire dont rêvait Anna. Elle griffonnait aussi le titre des Bibliothèque Verte à commander, puis la liste des romans à lire en priorité, celle des garçons qui lui souriaient à la sortie du lycée, ceux rencontrés le samedi en boîte de nuit. Quand les enfants sont nés, d'autres listes se sont ajoutées. Celles des corvées et des réjouissances à venir. Les horaires des biberons, ceux de la danse, des spectacles et expos à ne pas manquer : toutes ces listes-là, elle les a faites. Souvent avec plaisir, parfois en grognant, mais toujours de son plein gré. Des listes d'insultes, en revanche, ça jamais elle n'en avait fait. Cela faisait des années qu’elle croyait Aurélien guéri de sa violence, des années que ses paroles lancées comme des couteaux n’avaient plus déchiré leur quotidien. Mais un matin de septembre, devant leurs enfants ahuris, il a rechuté : il l’a de nouveau insultée. Malgré lui, plaide-t-il. Pourra-t-elle encore supporter tout ça ? Elle va avoir quarante ans le 3 janvier. Elle se promet d’avoir décidé pour son anniversaire.

Trancher explore les effets dévastateurs de la violence verbale, celle qui ne laisse de trace qu'à l'intérieur. Avec une grande subtilité, Amélie Cordonnier déroule la mécanique de ce qui conduit à l'extrême, à la destruction d'un couple, d'une famille. Elle amorce ces bombes que sont les mots d'un homme pour sa femme. Des mots qui claquent, détonnent, explosent. Des mots qui lacèrent de l'intérieur. Ces mots qui sont perçus comme autant de maux. Des mots qui pousseront la narratrice à devoir Trancher, partir ou rester.

Trancher est un roman puissant. Toute sa force tient dans sa construction. De sa plume alerte et imagée, Amélie Cordonnier a choisi de mettre en scène une femme, dont nous ne connaîtrons pas le prénom, qui parle d'elle à la deuxième personne du singulier. Cette forme narrative place le lecteur au cœur de cette cellule familiale dans ce qu'elle a de plus intime, de sorte que l'on reçoit cette violence psychologique en pleine figure, tel un uppercut. On suffoque, on a le souffle court. Au-delà des insultes, Amélie Cordonnier met en exergue l'ambivalence des sentiments, la difficulté à quitter celui que l'on aime, la difficulté à faire le deuil de son couple malgré le malheur subi et celui que l'on fait subir à ses enfants en ne choisissant pas. A l'instar de cette femme, on est déterminé à partir, à moins que l'on ne reste. Bref, il y a urgence à Trancher

Alors partira ou restera ? La seule chose dont je suis certaine, c'est que la fin est magnifique. Un conseil, lisez Trancher d'Amélie Cordonnier, un premier roman percutant.

Belle lecture !