mercredi 11 janvier 2023

Mon avis sur "Vivre vite" de Brigitte Giraud

Brigitte Giraud est une écrivaine française, auteure de romans et de nouvelles. Elle a remporté le sacro saint Prix Goncourt avec Vivre vite (Flammarion).

"J'ai été aimantée par cette double mission impossible. Acheter la maison et retrouver les armes cachées. C'était inespéré et je n'ai pas flairé l'engrenage qui allait faire basculer notre existence. Parce que la maison est au cœur de ce qui a provoqué l'accident."
En un récit tendu qui agit comme un véritable compte à rebours, Brigitte Giraud tente de comprendre ce qui a conduit à l'accident de moto qui a coûté la vie à son mari le 22 juin 1999. Vingt ans après, elle fait pour ainsi dire le tour du propriétaire et sonde une dernière fois les questions restées sans réponse. Hasard, destin, coïncidences ? Elle revient sur ces journées qui s'étaient emballées en une suite de dérèglements imprévisibles jusqu'à produire l'inéluctable. À ce point électrisé par la perspective du déménagement, à ce point pressé de commencer les travaux de rénovation, le couple en avait oublié que vivre était dangereux. Brigitte Giraud mène l'enquête et met en scène la vie de Claude, et la leur, miraculeusement ranimées.

Avec des si, c'est bien connu, on mettrait Paris en bouteille. Ce n'est pas tout à fait ce que Brigitte Giraud cherche à faire. Avec Vivre vite, elle remonte le temps ou plus exactement le fil des évènements qui ont conduit, vingt ans plus tôt, au décès accidentel de son conjoint. Au gré des chapitres, l'auteure égrène tout ce qui a précédé cette tragédie pour tenter de comprendre et donner du sens. Parce que lorsque l'on a plein de projets, parce que lorsque l'on est heureux, que tout va bien, on se sent invincible. Pourtant, il suffit parfois d'un rien pour que tout bascule. Mais quel est ce rien qui a fait voler en éclat cette femme, cette famille ? C'est justement ce que cherche l'auteure à travers une litanie de vingt-trois si. Et si ce rien se nichait dans un si ? Si elle n'avait pas voulu vendre l'appartement, si son grand-père ne s'était pas suicidé, si elle n'avait pas visité cette maison, s'ils n'avaient pas demandé les clés à l'avance... Et si, et si, et si ? 
À quoi bon se poser toutes ces questions, rembobiner l'histoire dont on connaît d'avance l'issue, si ce n'est pour clore un chapitre, pour accepter enfin l'inacceptable et enfermer vivant entre les pages celui qui n'est plus ? 

Construit tel un thriller, Vivre vite est une somme d'hypothèses qui dessine les contours du portrait d'un homme amoureux, un mélomane passionné, un être libre bien ancré dans son époque, sa ville, son quartier. Vivre vite est un hommage attendrissant à l'aimé parti trop tôt. 
Et si Claude n'était pas monté sur cette Honda 9OO CBR Fireblade, s'il n'avait pas démarré au feu vert, s'il n'était pas décédé le 22 juin 1999. Et si, et si, et si ? Et si ces si n'existaient pas, s'ils étaient rien, est-ce que Brigitte Giraud aurait écrit Vivre vite ? Toujours est-il que Vivre vite existe bel et bien, qu'il est touchant de sincérité sans jamais sombré dans le pathos.

Belle lecture !

samedi 31 décembre 2022

Mon avis sur "Dessous les roses" d'Oliver Adam

Il y a des auteurs que l'on aime retrouver. Olivier Adam est de ceux-là. Cette fois-ci il nous est revenu avec Dessous les roses (Flammarion)un roman en forme de pièce de théâtre, qui met en scène trois enfants devenus adultes, réunis autour de leur mère après la mort du père. 

- Tu crois qu’il va venir ? m’a demandé Antoine en s’allumant une cigarette.
J’ai haussé les épaules.  Avec  Paul  comment savoir ? Il n’en faisait toujours qu’à sa tête. Se souciait peu des convenances. Considérait n’avoir aucune obligation envers qui que ce soit. Et surtout pas envers sa famille, qu’il avait laminée de film en film, de pièce en pièce, même s’il s’en défendait.
- En tout cas, a repris mon frère, si demain il s’avise de se lever pour parler de papa, je te jure, je le défonce.
- Ah ouais ? a fait une voix derrière nous. Je serais curieux de savoir comment tu comptes t’y prendre…
Antoine a sursauté. Je me suis retournée. Paul se tenait là, dans l’obscurité, son sac à la main. Nous n’avions pas entendu grincer la grille. J’ignore comment il s’y prenait. Ce portillon couinait depuis toujours. Aucun dégrippant, aucun type d’huile n’avait jamais réussi à le calmer. Mais Paul parvenait à le pousser sans lui arracher le moindre miaulement.

Dessous les roses se déploie tel un huis-clos dans la maison d’enfance de trois frères et sœur, sur trois jours, de la veille de l’enterrement de leur père jusqu’au lendemain. C’est la première fois depuis longtemps que la fratrie est réunie, à la grande joie de leur mère qui se réjouit de voir ses enfants enfin ensemble, malgré les circonstances. Pourtant, c’est l’heure des comptes entre Claire, Antoine et Paul. La famille malmenée par le frère aîné, cinéaste et dramaturge, il réécrit sans cesse dans ses œuvres l’histoire de sa jeunesse. Et tout cela, Antoine, le petit dernier, ne le supporte pas : comment son frère peut-il les trahir ainsi, et rendre publique leur intimité familiale falsifiée ? 
L’alcool, la fatigue et l’émotion aidant, les langues se délient enfin, après des années de silence et de non-dits. 

Avec Dessous les roses, Olivier Adam explore avec une grande délicatesse tout ce qui lie et parfois ces choix de vie qui éloignent, voire qui séparent une fratrie, un père et un fils. Et lorsque le patriarche n'est plus, l'auteur nous drape dans cette nostalgie qui rapproche. Le deuil resserre alors les liens et précipite les changements et les prises de décision. 
Dessous les roses est un roman dans lequel la plupart des familles peuvent se retrouver. Tout sonne terriblement juste, les dialogues sont tels une rose, à la fois piquants et emprunts de douceur, d'amour. Dessous les roses m'a fait penser à la fois au film Frère et sœur d'Arnaud Desplechin et à Ce qui nous lie de Cédric Klapisch, fichtrement émouvant et touchant.

Belle lecture !

mercredi 28 décembre 2022

Mon avis sur la saga "Blackwater" de Michael McDowell

Michael McDowell est né en 1950 dans le sud de l’Alabama et puisera tout au long de sa carrière dans ses racines pour nourrir son œuvre. Écrivain industrieux et prolifique, en à peine dix ans, il a publié plus d’une trentaine de romans dans différents genres (polar, horreur, historique…). En 1983, son œuvre majeure et aussi la plus autobiographique, la saga familiale Blackwater, est publiée à raison d’un volume par mois de janvier à juin. Le succès est au rendez-vous et il commence rapidement à travailler pour la télévision, écrivant entre autres des scénarios. Il a notamment collaboré avec Tim Burton sur L’étrange Noël de Monsieur Jack. Diagnostiqué séropositif en 1994, Michael McDowell est décédé le 27 décembre 1999.
C'est en 2022 que la maison d'édition Monsieur Toussaint Louverture a fait connaître cette saga en France. Afin de respecter l’intention originelle de son auteur, c'est d’avril à juin, à raison d’un volume tous les quinze jours, au format poche, dans une fabrication exceptionnelle que Blackwater a fait son entrée fracassante dans nos librairies et nos bibliothèques.

Blackwater
est une saga fantastique en six volumes 
(La crue, La digue, La maison, La guerre, La fortune et Pluie) d'un peu plus de 1500 pages. C'est l'histoire d'une famille, les Caskey que nous suivons sur près de 50 ans. C'est l'histoire d'une ville de l'Alabama, Perdido, du même nom que cette rivière bouillonnante et dangereuse qui la traverse.
Tout commence à Pâques 1919, alors que les flots menaçant Perdido submergent cette petite ville du nord de l’Alabama, un clan de riches propriétaires terriens, les Caskey, doivent faire face aux avaries de leurs scieries, à la perte de leur bois et aux incalculables dégâts provoqués par l’implacable crue de la rivière Blackwater. Menés par Mary-Love, la puissante matriarche aux mille tours, et par Oscar, son fils dévoué, les Caskey s’apprêtent à se relever… mais c’est sans compter l’arrivée, aussi soudaine que mystérieuse, d’une séduisante étrangère, Elinor Dammert. Que dissimule cette beauté aux cheveux ocres derrière son sourire affable ? Et quel lien étrange entretient-elle avec la Perdido ?
Venez découvrir ce coin tranquille de l’Alabama aux rues cossues, aux flots boueux qui cachent des mystères insondables, capables de vous aspirer par le fond et de ne jamais rendre votre corps. Plongez dans Blackwater, une fresque épique qui couvre un demi siècle de l’existence d’une famille tout sauf ordinaire, ses histoires, ses alliances, ses plans machiavéliques pour conserver le pouvoir. Partagez avec elle les combats et les surprises que lui réserve le destin, les morts soudaines et les événements inexplicables. Blackwater est une formidable saga familiale à l’atmosphère surnaturelle unique.

Et puis, au-delà de cette histoire familiale, il y a les livres. Ces livres-objets aussi beaux à regarder que goûteux à dévorer. Voyez ces couvertures, leur univers. Observez les détails de chacune d'elles, leur relief, leur dorure. 
Imaginés par Monsieur Toussaint Louverture, dessinés par Pedro Oyarbide, imprimés par Print System à Bègles puis façonnés par Firmin Didot à Evreux, les différents tomes de Blackwater sont de petites merveilles à la croisée des chemins. Il a fallu près d'un an pour aboutir à ces petits bijoux. Chaque couverture est le résultat de très nombreuses heures de travail, que ce soit pendant sa conception ou son impression. Elles sont toutes les six différentes mais toutes unies par un même processus de fabrication. Impression offset suivie d’une dorure noire puis d’une dorure dorée et enfin d’un gaufrage pour donner du relief et mieux capter la lumière. Monsieur Toussaint Louverture a voulu créer des livres qui donnent instantanément envie de les saisir, de plonger dans l’univers de Michael McDowell. C'est magnifiquement réussi !


Alors si vous n'avez pas encore succombé au phénomène Blackwater, n'attendez plus, plongez !

Belle lecture !

mardi 27 décembre 2022

Mon avis sur "Ceux qui restent" de Jean Michelin

Jean Michelin est un officier militaire français. Ceux qui restent (Héloïse d’Ormesson) est son premier roman. Il nous plonge dans un univers qu'il maîtrise parfaitement tout en lui donnant une épaisseur humaine, celui des combats. L'auteur a reçu le Prix Le Temps Retrouvé 2022.

Comme chaque matin, l’aube grise se lève sur l’immuable routine de la garnison. Mais cette fois, Lulu manque à l’appel. Lulu, le caporal-chef toujours fiable, toujours solide, Lulu et son sourire en coin que rien ne semblait jamais pouvoir effacer, a disparu. Aurélie, sa femme, a l’habitude des absences, du lit vide, du quotidien d’épouse de militaire. Elle fait face, mais sait que ce départ ne lui ressemble pas. Quatre hommes, quatre soldats, se lancent alors à sa recherche. Ils sont du même monde et trimballent les mêmes fantômes au bord des nuits sans sommeil. Si eux ne le retrouvent pas, personne ne le pourra.

Il a fallu cinq ans à Jean Michelin pour rédiger ce récit autobiographique et dépasser sa passion pour l'armée. Sans fioriture ni lyrisme, il décrit le quotidien des militaires, leur vie vue de l'intérieur, en direct et sans intermédiaire. 
Avec Ceux qui restent, Jean Michelin met en scène un caporal qui tel un déserteur s'évanouit dans la nature. Cet homme était pourtant solide. Serait-ce sa dernière opération extérieure dans laquelle l’un des leurs est mort au combat qui l'aurait atteint au point de le faire disparaître ? Parce que cela ne lui ressemble pas, ses quatre frères d’armes vont tout lâcher pour le retrouver. Une quête qui dévoilera les blessures cachées du métier.

Parce qu'il est écrit avec réalisme par un officier de carrière, Ceux qui restent nous immerge dans l'intimité de ce que vivent les militaires et leur famille. 
D'un côté il y a l'horreur des combats que ces hommes ne peuvent partager avec personne si ce n'est leurs carnets ou leurs frères d'armes et de l'autre, il y a celle des familles, des femmes et des enfants qui vivent dans l'incertitude, dans l'interminable attente du retour. C'est en alternant les chapitres entre ici, là-bas et ailleurs, entre le présent et le passé que Jean Michelin a choisi de nous plonger dans le quotidien de ces militaires, qu'ils soient en caserne, en mission ou dans leur foyer. On découvre à travers le cœur de ces hommes ce qu'est le combat, ce que ça implique en terme de solitude, de perte, de culpabilité sans oublier l'indispensable camaraderie qui découle de cette vie en garnison. L'auteur évoque également l'impact de ce métier sur la vie de famille, l'inévitable fossé creusé par le silence entre ceux qui partent et ceux qui restent. 

Au-delà de tout, Ceux qui restent restera pour moi une belle histoire d'amitié, une histoire de solidarité masculine indéfectible qui s'est forgée au gré des combats, des traumatismes. C'est un récit poignant qui mérite d'être découvert.

Belle lecture !

samedi 17 décembre 2022

Mon avis sur "La petite menteuse" de Pascale Robert-Diard

Pascale Robert-Diard est journaliste et chroniqueuse judiciaire depuis 2002. Elle suit toutes les grandes affaires, procès d'assises, scandales politico-financiers, mais aussi tout ce quotidien de la justice ordinaire, celle des tribunaux correctionnels, des comparutions immédiates, des chambres civiles. La petite menteuse (L'iconoclaste) est son dernier roman.

Lisa a quinze ans. C’est une adolescente en vrac, à la spontanéité déroutante. Elle a eu des seins avant les autres filles, de ceux qui excitent les garçons. Elle a une sale réputation. Un jour, Lisa change, devient sombre, est souvent au bord des larmes. Ses professeurs s’en inquiètent. Lisa n’a plus d’issue pour sortir de son adolescence troublée et violente. Acculée, elle finit par avouer : un homme a abusé d’elle. Les soupçons se portent sur Marco, un ouvrier venu faire des travaux chez ses parents. En première instance, il est condamné à dix ans de prison. Lors du procès en appel, Lisa est majeure. Elle débarque dans le bureau d'Alice, une avocate de la petite ville de province et déclare "Je préfère être défendue par une femme." C'est comme cela que tout a commencé.

Parce qu'elle arpente les salles d'audience depuis vingt ans, Pascale Robert-Diard met son expérience au service de La petite menteuse tout en nous interpellant sur le fonctionnement de la justice lequel a parfois tendance à oublier ses grands principes et à renverser la charge de la preuve. De la présomption d'innocence à la présomption de culpabilité, il n'y a qu'un pas. Lisa n'a pas hésité à le franchir en accusant un innocent de viol. Alors que le procès en appel approche, Lisa devenue majeure, veut se repentir. Pour ce faire, elle décide de changer d'avocat. Elle sera défendue par Maître Alice Keridreux. Avant d'accepter cette nouvelle affaire, cette dernière déroutée de ne plus être la justicière qu'elle a été, se lance à corps perdu dans l'étude de toutes les pièces du dossier jusqu'à ce que sa cliente lui révèle la vérité et tout ce qui l'a poussé à agir de la sorte. Dès lors, Alice n'aura de cesse de chercher à comprendre ce qui s'apparente à une erreur judiciaire. 

La petite menteuse est une véritable plaidoirie en faveur des grands principes de la justice. Habillement, son auteure nous invite à nous interroger quant à la valeur de la parole d'une femme qui se présente comme victime d'un viol. Á l'ère du mouvement #MeToo, les affirmations d'une victime suffisent-elles à faire le procès ? Quid de la parole de l'accusé ? Quid de l'instruction à charge et à décharge ? En épluchant les procès-verbaux d'audition, en scrutant la personnalité et le vécu de chacun des protagonistes, Pascale Robert-Diard interroge notre empathie pour la figure de la victime au détriment de ce qui devrait nous motiver, à savoir notre quête de vérité. Au passage, elle dénonce toutes les formes de harcèlement envers les adolescents, ausculte l'engrenage enfermant du mensonge et l'impact que celui-ci peut avoir sur la vie des autres, de l'autre. Tout n'a été que mensonge, tout deviendra vérité. Mais à quel prix ? 

La petite menteuse est un véritable plaidoyer pour un retour à une justice plus respectueuse des grands principes fondamentaux. Ce roman interpelle quant au poids accordé à la parole de la victime, il pointe les dérives dues aux préjugés et en plus, il se lit comme un thriller psychologique. Quand on sait que l'erreur judiciaire existe mais que les réhabilitations sont rarissimes, il y a vraiment de quoi s'interroger. 

Belle lecture !

dimanche 4 décembre 2022

Mon avis sur "Les enfants endormis" d'Anthony Passeron

Avec son premier roman autobiographique Les enfants endormis (Éditions Globe), Anthony Passeron nous transporte dans les années 1980 pour redonner vie à son oncle emporté par le SIDA et évoquer l'impact que cette maladie a eu sur sa famille. Il a reçu le Prix Première Plume et le Prix Wepler Fondation la Poste. Un début très prometteur.

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé grandissant apparu entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux histoires : celle de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celle de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d'un paria.

Avec Les enfants endormis, Anthony Passeron brise le silence et ressuscite son oncle parti trop tôt dans d'abominables conditions. Á travers l'histoire de Désiré, l'auteur évoque l'ennui d'une certaine jeunesse en quête de sensations fortes au temps où un nouveau virus dévastateur faisait son apparition. Nous sommes propulsés en France dans les années 1980, le virus dont il est question est le SIDA. Associé à une frange minoritaire de la population, ce virus ne mobilise pas vraiment la communauté médicale. On ignore tout de lui. C'est tellement vrai que les jeunes désireux de s'évader de leur quotidien qu'ils trouvent bien trop morne à leur goût, sont retrouvés endormis sur la route, le regard vitreux, une seringue plantée dans le bras. En ce temps-là, les seringues tournaient de bras en bras et Les enfants endormis se contaminaient sans qu'ils en aient conscience. 
Ailleurs, de l'autre côté de l'Atlantique des chercheurs commencent à s'intéresser à ce fléau qui affecte tout particulièrement les homosexuels, les pays et les populations les plus démunis. Peu de temps après, c'est un clinicien de l'hôpital Bichat qui sensibilise et mobilise des chercheurs français de l'Institut Pasteur. Dès lors, débute la lutte. La lutte contre le SIDA bien sûr avec son lot d'hésitations, d'échecs, de découragements, puis avec ses avancées. Mais la lutte également entre scientifiques. Après les moments de solidarité et de partage, vient le temps de la concurrence de part et d'autre de l'Atlantique, jusqu'à la consécration des Professeurs Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier, lesquels ont reçu en 2008 le prix Nobel de médecine.

Anthony Passeron alterne grâce à de courts chapitres, histoire intime et grande histoire. La qualité de sa narration, la fluidité et l'accessibilité de ses propos rendent le tout absolument captivant. Petite et grande histoires se répondent à merveille, rythment le récit. C'est à un véritable travail d'historien que l'auteur s'est livré. Aucun doute, on perçoit qu'il a consacré un temps considérable aux travaux de recherches pour non seulement retracer le parcours de vie de son oncle Désiré, mais également pour reconstituer le contexte socio-politico-économique des années 1980. Son immersion dans les ouvrages de médecine lui permettant de vulgariser les différentes étapes de la lutte contre le SIDA est également palpable. C'est bouleversée que j'ai refermé Les enfants endormis, prenant conscience que malgré les années écoulées, le SIDA est toujours là, prêt à saccager d'autres corps, gâcher d'autres rêves de vies simples, laissant derrière lui que les survivants de familles sonnées. Un conseil, ne passez pas à côté des enfants endormis.

Bonne lecture !

dimanche 27 novembre 2022

Mon avis sur "V13" d'Emmanuel Carrère

Parce que j'ai immédiatement entendu l’émotion dans sa voix, parce qu'il y a des voix qui ne trompent pas, des voix qui ne peuvent cacher les yeux humides et les tripes nouées, parce qu'il y a des voix qui en disent plus que les mots. Cette voix c'était celle de Nicolas Demorand. Je l'ai entendue lorsque ce dernier a fait la promo d'un podcast. Il a dit à propos de celui-ci, que « Seule la radio vous traverse de cette manière, seule la radio peut vous prendre comme ça, à la gorge, et imposer l’immobilité et le silence ». Dès qu’il en parlé, j’ai su que je l’écouterai. Mais ce que je ne savais pas, c’est que je serai happée par ces trois voix, happée au point d’écouter religieusement d’une traite les douze épisodes de 13 novembre, trois voix pour un procèsCes voix sont celles de Charlotte Piret, journaliste qui a couvert le procès pour France Inter, d’Arthur Dénouveaux, survivant du Bataclan et Président de l’association « Life for Paris, 13 novembre 2015 » et celle de Xavier Nogueras, avocat de la défense. Ces trois là qui ne se connaissaient pas vraiment ont décidé de déposer tout au long du procès sur un groupe WhatsApp leur ressenti, leurs réflexions, leurs émotions. Ils se sont déchargés là. Dix mois éprouvants d’un procès d’Assises versus douze épisodes absolument passionnants, émouvants. Il y a ceux qui déposent leur voix et ceux qui écrivent. Ils ont en commun d'avoir assisté à ce procès fleuve. Emmanuel Carrère a tenu une exceptionnelle chronique hebdomadaire, publiée dans 4 grands journaux européens, L'Obs en France, El País en Espagne, La Repubblica en Italie, Le Temps en Suisse. V13 (P.O.L.rassemble l'ensemble de ces chroniques et vient compléter le podcast de France Inter.

Le procès fleuve polyphonique des attentats du 13 Novembre 2015, qui ont fait 130 morts et 350 blessés à Saint-Denis et à Paris, s'est tenu entre septembre 2021 et juin 2022. Un dossier haut de plus de 53 mètres qui a occupé les magistrats dix mois durant. Plus de 300 témoins ont été entendus, dont des rescapés de cette nuit d'horreur. Les 20 accusés ont été jugés. Parmi eux, Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos de l'organisation du groupe État islamique, commanditaire de ces attaques. Emmanuel Carrère a assisté à l'intégralité de cette descente aux enfers dans laquelle il est toujours parvenu à saisir l'humanité des uns et des autres, qu'elle soit bouleversante, admirable, ou abjecte. Il saisit l'ironie terrible des propos, des situations. Il refait le récit des événements, et surtout livre son écoute magnifique des paroles et des silences de ce procès. Il en fait notre histoire. Il donne à cet écheveau complexe d'horreur, d'idéologie, de folie et de détresse, une dimension universelle, profondément humaine, qui atteint chacun d'entre nous.

V13 est une chronique judicaire hors norme. Emmanuel Carrère nous immerge en plein prétoire aux côtés successivement des parties civiles, des accusés et de la cour. Comme il sait si bien le faire, il relate avec émotion, retenue et pudeur l'horreur des faits, les pertes, les séquelles, les peurs, les traumatismes indélébiles, la douleur et ses silences écrasants. Il embrasse tous les points de vue avec justesse et respect, tout en ayant l'élégance de s'attarder sur ce qu'ont vécu les victimes. L'auteur exprime l'indicible sans nous vautrer dans le sensationnel ni le pathos. Il veille à restituer les tensions, l'humeur ambiante, la fatigue liée à la lourdeur de cette procédure très longue, trop longue sans oublier les moments inédits comme les douleurs qui rapprochent ceux que tout semble opposer. Mais ce qui est frappant avec V13 et c'est là tout l'intérêt de ce livre, c'est qu'Emmanuel Carrère nous invite à rester intelligent en cherchant à comprendre sans pour autant excuser. 

À l'instar du podcast de France Inter, V13 est un récit passionnant parce qu’intelligemment amené. C’est instructif, essentiel pour comprendre à quoi sert un procès au-delà de rendre la justice. Ce livre est à l'image de son auteur, éminemment humain, profondément touchant. Et puis il y a cette fin à la terrasse du café « Les deux palais », bouleversante d'humanité et d'espoir.

Belle lecture et bonne immersion dans ce huis-clos hors norme !