mardi 14 décembre 2021

Mon avis sur "La brodeuse de Winchester" de Tracy Chevalier

Tracy Chevalier est une auteure américano-britannique. Elle a écrit une dizaine de romans, généralement historiques, comportant toujours de beaux portraits de femmes. Elle a connu un succès international avec son fameux La Jeune Fille à la perle, inspiré d’un tableau du peintre Vermeer et qui a donné lieu à une adaptation au cinéma. La Brodeuse de Winchester est son dernier roman, disponible depuis peu en format poche chez Folio (que je remercie au passage pour ce plaisir lecture !).

« Jane Austen était morte à l’âge de quarante et un ans sans mari ni enfants, seulement une sœur dévouée. Violet n’avait même pas cela, et elle n’avait certes pas plusieurs romans à son actif. Il ne lui restait que trois ans pour rattraper Miss Austen en termes de créativité. »
Winchester, 1932. Violet Speedwell, trente-huit ans, fait partie de ces millions de femmes restées célibataires depuis la pénurie d’hommes d’après-guerre. Pour échapper à une mère acariâtre, elle décide de prendre son envol. Mais son célibat lui attire plus de mépris que d’amitié. C’est au sein du cercle des brodeuses de la cathédrale qu’elle trouvera le soutien qui lui manque pour affronter les préjugés de son époque. Grâce à Arthur, le sonneur de cloches, elle découvre aussi un tout autre cercle, masculin cette fois. Au même moment, la radio annonce l’arrivée d’un certain Hitler à la tête de l’Allemagne.

Lire un Tracy Chevalier c'est comme lire un Jane Austen. C'est embrasser une atmosphère, se fondre dans une époque, rentrer dans la peau d'une femme et endosser avec douceur mais détermination son combat. La brodeuse de Winchester n'échappe pas à la règle. Il est inspiré de la vie de Louisa Pesel, brodeuse de talent qui a réalisé avec son cercle de brodeuses, dans les années 30, des coussins que l'on peut toujours admirer dans la cathédrale de Winchester.

Difficile pour une femme célibataire de trente-huit ans en 1932 de s'épanouir dans une société où le mariage est la norme. Oui mais voilà, la guerre est passée par là et a laissé pas moins de deux millions de femmes excédentaires. Violet Speedwell est l'une d'elles. Ayant perdu son fiancé sur les champs de bataille, elle a choisi de s'émanciper et de se libérer de l'emprise d'une mère aigrie. Après avoir trouvé un emploi et une logeuse à Winchester, elle va se prendre de passion pour la cathédrale et la broderie d'agenouilloirs. De fil en aiguille, elle va s'ancrer dans cette ville, se lier d'amitié avec une jeune fille singulière et un sonneur de cloches. Courageuse, Violet est déterminée à réussir son émancipation, à ne plus laisser quiconque lui dicter sa conduite et à s'affranchir du regard des autres.

Teinté d’un féminisme discret mais affirmé, La brodeuse de Winchester se déguste lentement. L'écriture ciselée de Tracy Chevalier alliée aux petits détails révélés au gré des pages, à la psychologie de ses personnages parfaitement campée, plongent le lecteur dans un cocon à la fois cotonneux et résolument moderne. L'auteure aborde des sujets tels que l'émancipation, l'homosexualité, la monoparentalité, le devoir conjugal et filial tout en nous immergeant dans l'histoire, l'art de la broderie et des sonneurs de cloche. Le tout est parsemé de touches d'humour et de phrases en latin. Ars longa, vita brevis, l'art est long et la vie est courte.

Un conseil, laissez-vous couler dans cette ambiance so british, so Austen. Un régal.

Belle lecture !

mercredi 8 décembre 2021

Mon avis sur "S'adapter" de Clara Dupont-Monod

Clara Dupont-Monod est journaliste et écrivain. Après avoir fricoté avec la presse écrite, elle est passée derrière le micro pour animer différentes émissions littéraires. Depuis la rentrée chaque dimanche sur France Inter, avec ses acolytes, elle chahute les grands classiques, revisite les œuvres pour mieux les aimer et révéler leur modernité. Malheureusement faute d'audience ou plutôt parce que la tonalité de son émission Livre et châtiment dénote, elle s'arrêtera à la fin de ce mois. À défaut d'écouter Clara Dupont-Monod, vous pourrez la lire. Son neuvième roman, S'adapter, déjà triplement primé est paru chez Stock à l'automne. 

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

S’adapter est un récit proche de l’autobiographie. Il raconte l’arrivée d’un bébé différent dans une famille. Clara Dupont-Monod a eu un petit frère. Né handicapé, il est mort à l'âge de dix ans. Elle a déclaré que la joie de l'avoir connu a supplanté le chagrin de l'avoir perdu. Dès lors, elle a pu écrire l'histoire de cette famille et de cette fratrie qui ont dû S'adapter. Autant vous prévenir de suite, vous qui avez connu les pierres qui roulent, vous allez maintenant rencontrer les pierres qui racontent. En effet, comme dans un conte, ce sont les pierres de la maison familiale cévenole qui témoignent. Et elles sont rudement douées ces pierres. Elles racontent toute la place qu'un éternel bébé aux joues douces et rebondies, incapable de distinguer une orange, occupe au sein du cercle familial. Elles racontent également le peu de place que cet être inadapté a, malgré lui, laissé aux autres membres de la fratrie. Cette histoire est contée tantôt du point de vue de l'aîné fusionnel et protecteur, tantôt du point de vue du dégoût et de la colère de la cadette, pour se refermer sur celui du petit dernier qui a eu la lourde tâche de rééquilibrer cette cellule familiale que l'autre a tellement chamboulée.

En dépit de toute la gravité du sujet, S'adapter est un roman à la fois poétique et lumineux. Il est aussi léger et enveloppant que le souffle du vent sur la peau délicate et fragile de cet éternel bébé. Avec grâce et subtilité, Clara Dupont-Monod évoque la puissance des liens fraternels, l’ambivalence face à la différence et l’extraordinaire capacité d’adaptation de l’être humain. Sa plume acérée, son écriture à la fois ramassée et percutante, l'originalité de la forme narrative qu'elle a retenue, donnent encore plus de profondeur au récit tout en mettant à l'honneur les terres cévenoles, ses montagnes, ses forêts, ses torrents, ses pipistrelles et ses pierres séculaires. 

S'adapter est un roman d’une rare puissance émotionnelle. Pour preuve, à l'instar des pierres impuissantes qui ont assisté au lâcher prise, l'eau a coulé par ici aussi. 
Un conseil, ne passez pas surtout pas à côté de ce livre magistral !

Belle lecture !

vendredi 3 décembre 2021

Mon avis sur "Le candidat idéal" d'Ondine Milot

Ondine Millot est journaliste indépendante, spécialisée dans les faits de société et la chronique judiciaire. Après avoir travaillé à Libération durant seize ans, elle est entrée au Quotidien. Elle y couvre les procès et les faits divers. Depuis 2006, elle réalise des enquêtes sur des affaires qui l'ont marquée. C'est dans ces conditions qu'avec le photographe Raphaël Dallaporta elle a sorti Esclavage domestique, puis en 2013 L'amour à mort. En 2018 est paru chez Stock Les monstres n'existent pas et maintenant Le candidat idéal. Ses livres sont beaucoup plus qu'une chronique du fait divers, notamment parce que l'auteure cherche à comprendre et à expliquer l'inexplicable. Passionnant !

Jeudi 29 octobre 2015, 9h15, tribunal de Melun. L’avocat Joseph Scipilliti tire à bout portant trois balles sur son collègue le bâtonnier Henrique Vannier. Alors que se lève à nouveau le pistolet, l'homme à terre demande : « Épargne mon visage, pour mes enfants, pour qu'ils puissent me dire au revoir. » Le tireur suspend son geste, et retourne l’arme contre lui.
Ce jour-là, Ondine Millot se trouve dans ce tribunal et veut comprendre. Après plusieurs années d'enquête, elle raconte, la rencontre de deux destins étrangement symétriques. 
Pourquoi Joseph Scipilliti a-t-il voulu mourir en emmenant avec lui un quasi-inconnu ? Pourquoi Henrique Vannier est-il ce candidat idéal ?

Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous disait Paul Éluard. Et si ce jeudi 29 octobre 2015, Ondine Millot avait rendez-vous non pas avec un, mais avec deux avocats ? 
Ce jour-là, elle se rendait au Palais de justice de Melun pour suivre le procès des parents de la petite Inaya, un couple de trentenaires accusés d’avoir tué leur bébé de 20 mois. Un peu en retard, elle se trouve dans le hall de l'immeuble fait de verre et d'acier lorsqu'elle entend des coups de feu. La rumeur a tout juste dévalé les escaliers. Un avocat aurait tiré sur le bâtonnier, les deux sont morts. S'ensuit une effervescence hors norme. Ondine Millot reste figée sur place. Elle résiste aux injonctions du commentaire en direct. Parler de ce qu'elle n'a pas vu, très peu pour elle. Elle préfère comprendre les raisons de ce crime. Dès lors et parce que contre toute attente, Henrique Vannier n'est pas décédé, Ondine Millot va, cinq années durant, enquêter. Pour ce faire et bien que Joseph Scipilliti se soit suicidé, elle va étudier consciencieusement son Journal indélicat qu'il avait pris soin d'adresser à certains confrères. C'est donc à partir de ce document de deux cent quarante pages, mais également sur la base d'entretiens qu'Ondine Millot va tenter de répondre à la difficile question : Pourquoi ?

Le candidat idéal est un livre passionnant à plus d'un titre. 
Tout d'abord il met en exergue le cheminement de l'auteure. Ondine Millot était en pleine rédaction de son livre Les monstres n’existent pas dont le (lourd) sujet est le meurtre de huit bébés par leur mère, quand l'affaire de Melun éclate. Parce qu'elle était sur place ce fameux 29 octobre 2015, elle était toute désignée pour interviewer Henrique Vannier sur son lit d'hôpital. Impressionnée par l'instinct de survie de cet homme et sa détermination à vouloir se remettre rapidement de ce drame, la possibilité d'un prochain livre s'est imposée à elle au gré de leurs échanges. Ondine Millot l'a évoqué, Henrique Vannier l'a accepté. Dès lors, les investigations débutent. 
Outre la lecture du Journal indélicat, l'auteure s'attachera à retracer le passé des deux hommes afin de cerner leur personnalité. Elle fera parler Henrique, sa famille, ses confrères et amis. Par souci de justice et d'équité, elle fera de même auprès des proches de son agresseur. Cette démarche qui va bien au-delà du travail d'investigation, est remarquable. Ce qui frappe, c'est la droiture d'Ondine Millot et son empathie. Elle a à cœur de toujours rester impartiale, de ne jamais verser dans le jugement. Elle ne condamne pas, elle tente juste d'expliquer. Pourtant tout accable Joseph Scipilliti, cet être devenu aigri à force de se laisser submerger par son dégoût de l'injustice, jusqu'à la voir partout, jusqu'à s'en rendre malade. Parce qu'elle sait que rien n'est aussi tranché, aussi binaire que cela, que cette affaire ne peut être réduite à d'un côté une victime, de l'autre un bourreau, l'auteure révèle tout ce qui a rapproché ces deux êtres et tout ce qui les a percuté de plein fouet. Étonnamment troublant. Bien que personne ne saura jamais avec certitude ce qui a motivé Joseph Scipilliti, on est en droit de se demander si en définitive, il ne voulait finir sa vie avec son idéal, celui qu'il aurait voulu être, voire celui qu'il aurait dû devenir ?

Le candidat idéal est un livre captivant, le travail d'Ondine Millot est absolument fascinant. Et cerise sur le gâteau, grâce à la fluidité de son écriture, il se lit comme un roman. Une belle découverte faite dans le cadre du Grand prix des lectrices Elle 2022. Je conseille vivement Le candidat idéal.

Belle lecture !
 

mardi 30 novembre 2021

Mon avis sur "Au temps des requins et des sauveurs" de Kawai Strong Washburn

Kawai Strong Washburn est né et a grandi sur la côte Hamakua de la grande île d'Hawaii. Aujourd'hui, il vit dans le Minnesota. Au temps des requins et des sauveurs est son premier roman. Il a remporté le prix PEN/Hemingway 2021 et le Minnesota Book Award 2021.

En 1995 à Hawaii, au cours d'une balade familiale en bateau, le petit Nainoa Flores tombe par-dessus bord en plein océan Pacifique. Lorsqu'un banc de requins commence à encercler l'enfant, tous craignent le pire. Contre toute attente, Nainoa est délicatement ramené à sa mère par un requin qui le transporte entre ses mâchoires, scellant cette histoire extraordinaire du sceau de la légende. 
Sur près de quinze ans, nous suivons l'histoire de cette famille qui peine à rebondir après l'effondrement de la culture de la canne à sucre à Hawaii. Pour Malia et Augie, le sauvetage de leur fils est un signe de la faveur des anciens dieux - une croyance renforcée par les nouvelles capacités déroutantes de guérisseur de Nainoa. Mais au fil du temps, cette supposée faveur divine commence à briser les liens qui unissaient la famille. Chacun devra alors tenter de trouver un équilibre entre une farouche volonté d'indépendance et l'importance de réparer la famille, les cœurs, les corps, et pourquoi pas l'archipel lui-même. 

Avec son premier roman, Kawai Strong Washburn nous embarque sous le soleil d'Hawaii, loin des clichés. Il lève le voile sur l'envers du décor paradisiaque et offre de ces îles une vision tragique et terrible, un territoire américain relégué et rongé par la misère, mais fort de ses mythes et de sa nature luxuriante.

À travers l'histoire familiale des Flores, Kawai Strong Washburn aborde les difficultés économiques des hawaiiens post effondrement de la culture de la canne sucre et dénonce leur nécessaire exil sur le continent américain pour survivre. Au tourisme de luxe, il oppose la misère des autochtones. Pour adoucir le contraste et faire perdurer les croyances ancestrales locales, il convoque les Dieux et transforme l'un de ses personnages en véritable légende. En dotant ce fils d'un don surnaturel, il aborde la délicate question des liens familiaux et la rivalité au sein de la fratrie. Dès lors, le frère et la sœur distancés, devront se démarquer pour tenter d'égaler le statut de l'enfant prodige protégé des Dieux et surtout capter l'attention des parents. Alors, bénédiction ou malédiction ? 

Au temps des requins et des sauveurs est un roman polyphonique. Sur une période d'une quinzaine d'années, la voix de la mère alterne avec celles des frères et sœur. Chacun a voix au chapitre. Au gré de ceux-ci, nous assistons au délitement de cette famille. Les problèmes financiers, l'absence de communication, la rivalité inavouée entre les enfants et la difficulté pour le fils adulé à assumer ses pouvoirs puis ses défaites feront vaciller cette tribu jusqu'à la mener au bord du précipice. 

Bien que la plume de Kawai Strong Washburn soit à la fois poétique et envoutante, j'ai quelque peu peiné dans ma lecture. Il m'a manqué un je ne sais quoi que je ne parviens pas à définir. Réflexion faite, il me semble ce roman aurait gagné à être plus concis, plus ramassé. À vouloir embrasser trop de thématiques, on prend le risque de se disperser et de diluer son message. Quoi qu'il en soit et bien que dense, Au temps des requins et des sauveurs est un premier roman à découvrir.

Belle lecture !

lundi 29 novembre 2021

Mon avis sur "Le souffle de la nuit" d'Alexandre Galien

Alexandre Galien est un jeune auteur qui grimpe. Il a remporté le prix du Quai des Orfèvres 2020 pour Les cicatrices de la nuit, le premier volet de sa saga. Et lorsque l'on sait qu'il a, après des études de droit et de sciences criminelles, intégré la direction régionale de la police judiciaire, on imagine ce qu'il a dû ressentir en recevant ce prix. Le souffle de la nuit est son second opus, il vient de paraître en format poche chez Pocket et à cette occasion, j'ai eu le privilège de rencontrer Alexandre Galien. Il me restait à découvrir son univers, c'est chose faite !

Philippe Valmy, ex flic du 36, est un homme brisé. Un an après le drame qui a bouleversé son existence, il survit tant bien que mal au Nigéria, loin de ses souvenirs. Mais l’appel de son ancien chef le sort de sa retraite : Louis, flic de la mondaine et ancien collègue, vient de mourir, tué de la plus étrange des façons, au cœur du Bois de Vincennes, une inquiétante poupée rituelle enfoncée dans le ventre...
L’équipe de Philippe Valmy se reforme alors et plonge dans une traque impitoyable, au cœur d’univers aussi envoûtants qu’inquiétants, entre géopolitique et magie noire.

À la question faut-il impérativement lire le premier opus, pour lire le second, la réponse est non, même si c'est toujours préférable. Pour ma part, jusqu'à la soirée organisée par la merveilleuse équipe de Pocket (si, si, c'est vrai !), je ne connaissais pas Alexandre Galien. Les échanges que nous avons eus avec lui ont titillé ma curiosité. Dès lors, ayant très envie de découvrir son univers, je n'ai pas su résister et ai ouvert Le souffle de la nuit sans prendre le temps de lire Les cicatrices de la nuit. Dès les premières pages, on comprend tout à fait ce qui a brisé Valmy et ce qui le motive à reprendre du service. Son état psychologique est parfaitement restitué et l'intrigue suffisamment prenante pour que l'on soit immédiatement embarqué.

Le souffle de la nuit s'ouvre sur une scène de crime. Un soir de pleine lune, un brave père de famille venu faire une balade de santé dans le bois de Vincennes en compagnie d'une jeune fille de nationalité nigériane, a buté sur une tête sans vie. Informée par les flics du 17, la Crim débarque. La victime n'est autre que le commandant de police au groupe Cabarets. Parce que c'était son collègue, que son cadavre a été trouvé dans le secteur des prostituées nigérianes et qu'il serait question de rites vaudous, Philippe Valmy va être appelé en renfort. Sa connaissance des réseaux de prostitution, du pidgin (créole à base lexicale anglais), des relations diplomatiques entre la France et le Nigeria sont autant d'atouts permettant de démêler au plus vite cette affaire. S'ensuit une totale immersion dans les services de la Crim. On suit l'équipe en charge de l'enquête, on traverse tout Paris et on assiste amusé aux rivalités entre les différents services de la PJ. Les personnages comme les dictons foutraques du ponte de l'Identité judiciaire foisonnent. Le tout s'imbrique parfaitement. Le rythme est particulièrement soutenu, aucun temps mort. Il faut bien reconnaître que la vivacité de la plume d'Alexandre Galien y est aussi pour beaucoup. Aucune fioriture. Enfin, son expérience au 36 ne fait que renforcer la crédibilité et le réalisme de ses propos. Aucun doute, Alexandre Galien vient grossir la liste des auteurs de polars français à suivre de près.

Un conseil, lisez Le souffle de la nuit, de jour car une fois commencé, il est impossible de le reposer.

Belle lecture !

dimanche 7 novembre 2021

Mon avis sur "Les fruits tombent des arbres" de Florent Oiseau

Bien qu'il n'ait qu'un peu plus de trente ans, Florent Oiseau a exercé de multiples métiers, mais celui qui lui sied le mieux est indéniablement celui d'écrivain. Il a publié quatre romans chez Allary Éditions. Son dernier Les Fruits tombent des arbres a reçu le Prix du Livre qui fait du bien. Une récompense qui doit faire un bien fou !

Est-ce la vie qui crée le hasard, ou l’inverse ?
Parce que son voisin, comme le fruit d’un arbre, est tombé raide mort à l’arrêt Popincourt, Pierre se retrouve à errer sur la ligne du bus 69. 
« Fantôme urbain », comme il se définit lui-même, c’est un type plus très jeune et pas encore très vieux qui cherche des réponses dans de grands verres de lait glacé.
De laverie automatique en comptoir de bar kabyle, la liberté guide ses pas. Fumer des cigarettes avec les tapins de la rue Blondel, monter une mayonnaise pour une célèbre actrice sur le retour, appeler sa fille Trieste et se rappeler Venise… tout fait aventure quand on regarde bien et qu’on ne regrette rien. Ne pas faire grand-chose : voilà l’extraordinaire.

Faussement léger, Les fruits tombent des arbres est un roman qui explore la condition humaine contemporaine. Dans la quasi indifférence des passants, le cœur d'un homme s'est arrêté de battre à l'arrêt de bus de la ligne 69. Sa vie s'est terminée devant le numéro 112 de la rue de la Roquette. Triste sort. Au même moment, Pierre achetait des pamplemousses. Perturbé par cette mort soudaine, il ne sait qu'une chose, son voisin attendait le bus, direction Gambetta. Dès lors, Pierre, quinquagénaire un peu paumé, va arpenter cette ligne à la recherche du rendez-vous manqué de son voisin méconnu. S'ensuit une déambulation tant dans le quartier, que dans le quotidien de Pierre. Il observe, explique, digresse. Rien d'extraordinaire. Et pourtant...

Tout le talent de Florent Oiseau tient dans la poésie avec laquelle il dépeint l'infime quotidien de tout un chacun. Il porte un regard tendre et humain sur ce qui l'entoure, ces petites gens, ces petits riens qui mis bout à bout, forment ce qui pourrait bien ressembler au bonheur. L'auteur rend hommage à tous ceux que l'on ne voit plus, ces invisibles urbains. Il analyse, dissèque les faits et informations glanés de-ci, de-là. Le tout s'enchaîne délicieusement, est prétexte à réflexion, à mise en exergue de nos paradoxes. L'ensemble est empreint d'une grande humanité et d'une charmante mélancolie.

Entre douceur et amertume, Les fruits tombent des arbres rend un bel hommage à l'art de ne pas faire grand chose et fait l'apologie de l'ordinaire. Un conseil, cueillez ce livre et régalez-vous !

Belle lecture !

lundi 1 novembre 2021

Mon avis sur "Seule en sa demeure" de Cécile Coulon

Après Une bête au paradis, Cécile Coulon nous embarque pour cette rentrée littéraire dans l'enfer du mariage arrangé comme il en existait tant au dix-neuvième siècle. Bienvenue dans le Jura où se déroule Seule en sa demeure, le huitième roman de l'auteure publié chez L'Iconoclaste.

À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid de Candre Marchère, un riche propriétaire terrien du Jura. Pleine d’espoir et d’illusions, elle quitte sa famille pour le domaine de la Forêt d’Or. Mais très vite, elle se heurte au silence de son mari, à la toute-puissance d’Henria, la servante. Encerclée par la forêt dense, étourdie par les cris d’oiseaux, Aimée cherche sa place. La demeure est hantée par le fantôme d’Aleth, la première épouse de Candre, morte subitement peu de temps après son mariage. Aimée dort dans son lit, porte ses robes, se donne au même homme. Que lui est-il arrivé ? Jusqu’au jour où Émeline, venue donner des cours de flûte, fait éclater ce monde clos. Au fil des leçons, sa présence trouble Aimée, éveille sa sensualité. La Forêt d’Or devient alors le théâtre de désirs et de secrets enchâssés.

Seule en sa demeure est une histoire de domination, de passions et d’amours empêchés. Cécile Coulon mélange les styles et les références littéraires. Les premiers chapitres font référence au classicisme des romans du XIXème. On a l'impression d'avoir ouvert un livre d'Honoré de Balzac ou de Jane Austen. Puis, le mariage célébré, nous voici spectateur d'un huis clos pour le moins fantastique. Le fantôme de l'ancienne épouse vient troubler la tranquillité des lieux, sans compter l'énigmatique servante et son démoniaque descendant. Dès lors, on bascule dans l'univers merveilleux qui caractérise les contes. À l'innocence et à la légèreté du début, succède l'angoisse et le mystère. Et parce que l'auteure prend un malin plaisir à planter le décor, à décrire les lieux, la forêt et les atmosphères, le tout est vraiment intrigant. Si l'on y ajoute son écriture toujours aussi acérée, puissante et poétique, Seule en sa demeure devient un roman vraiment prenant. 

Néanmoins et même si les différentes ambiances sont parfaitement rendues, l'environnement magistralement dépeint, il n'en demeure pas moins que j'aurais aimé que les personnages soient un peu plus incarnés, leur psychologie et leur histoire plus déflorées. À l'exception d'Aimée, j'ai eu le sentiment que les autres protagonistes étaient relayés au second plan. J'aurais aimé en savoir plus sur le silencieux Candre, sur l'envoûtante Aleth, la précédente épouse, sur l'énigmatique gouvernante, Henria, et la stricte Émeline. J'aurais aimé un peu plus de puissance et d'incarnation. 

En dépit de ces quelques regrets et même s'il est en-deçà de Une bête au paradis, Seule en sa demeure reste un roman très agréable à lire et Cécile Coulon une valeur sûre.

Belle lecture !