dimanche 14 avril 2019

Mon avis sur "Le procès du cochon" d'Oscar Coop-Phane

Si Le procès du cochon peut laisser à penser que le cinquième roman d'Oscar Coop-Phane relate l'audience d'un homme particulièrement porté sur la chose et que cela vous émoustille, vous risquez d'être fichtrement déçu. Certes, le personnage central est un monstre, il est très animal, a croqué la chair, mais ce n'est pas vraiment ce que vous imaginez !

Dans un village et un temps reculé, un cochon croque la joue et l’épaule  d’un bébé laissé quelques instants sans surveillance, avant de repartir tranquillement vers la forêt. Traqué, il est jeté en prison puis sur la scène du tribunal où toute la Société attend de comparaître pour accuser la bête. Dans le monde des Hommes, la justice, comme la mort, se rendent au tribunal. Commence alors la grande mascarade de la justice. Même si le monstre en question est un cochon qui n’a ni conscience ni parole, comment pourrait-il se défendre, comment dire sans mots ?

Le procès du cochon est un texte allégorique qui narre le procès non pas d'un être humain, mais d'un animal, à l'instar de ceux que l'on intentait du XII au XVIIIème siècle. Une pratique aussi surprenante que méconnue de nos jours. En effet, chaque fois qu'un animal commettait l'impardonnable, les Hommes le jugeaient. Ils allaient même jusqu'à contraindre des animaux de la même espèce à assister au procès afin que ces derniers prennent conscience de leurs actes et des supplices qu'ils pouvaient encourir. Une telle justice était punitive et préventive, les animaux, sujets de droit.

Bien que court (125 pages), Le procès du cochon n'en n'est pas moins denseDivisé en quatre parties, vient le temps d'évoquer "Le crime", cet acte odieux commis par ce porc errant, marginal et affamé. Une fois capturé, s'ensuit "Le procès" ou plutôt sa parodie. Cette partie est théâtralisée comme pour mieux accentuer son côté burlesque. Comment peut-on juger un cochon incapable de s'exprimer, de se défendre ? Il n'en sera pas moins condamné. Chacun s'organisera pour assister sur la place publique au châtiment du coupable. À "L’attente" succède "Le supplice", cet instant où le criminel finira par être délivré.

À l'heure où la tendance est à l'animalisation des hommes (#balancetonporc)Oscar Coop-Phane humanise les animaux, comme pour mieux interpeller. En outre, l'auteur nous renvoie à notre rapport à l'Autre et à la différence. Il y dénonce une certaine Justice, celle qui parfois n'est que le simulacre d'elle-même. Assurément, Le procès du cochon questionne au même titre que le plaidoyer de Thierry Illouz, Même les monstresImpossible en lisant l'un de ne pas repenser à l'autre.

Belle lecture !

mardi 9 avril 2019

Mon avis sur "37 fois" de Christopher J. Yates

Christopher J. Yates est un écrivain de fiction américano-britannique et l'auteur de deux romans, Black Chalk et 37 fois (dont le titre original est Grist Mill Road). C'est la première fois qu'il est publié en France.

1982 : dans une petite ville de montagne au nord de New York, trois jeunes adolescents, Hannah, Patrick et leur ami Matthew, sont liés à jamais par une affaire tragique. 
2008 : Hannah, journaliste judiciaire, est mariée à Patrick. L'équilibre du couple vacille le jour où elle décide d'écrire un livre consacré au fait divers qui a marqué leur adolescence. Depuis toujours, Patrick redoute le moment où sa femme va s'approcher de ce " monstrueux secret " qui plane au-dessus de leur mariage, qui peut ressurgir et briser leur couple. Au même moment, Matthew réapparaît dans leur vie.

Selon Patrick alors âgé de douze ans, Matthew a pressé quarante-neuf fois la détente. Les journaux ont affirmé que Hannah n'avait été touchée que 37 fois. Matthew a peut-être raté sa cible à plusieurs reprises. Quoi qu'il en soit, jusqu'à ce mercredi étouffant de 1982, Patrick était convaincu d'avoir une enfance idéale. Très vite, il prendra conscience de la violence de la scène à laquelle il a assisté sans pour autant pouvoir intervenir. Plus tard, vingt-six ans après précisément, il comprendra pourquoi le destin de ces trois adolescents devenus adultes, est malgré tout, lié à jamais. 

37 fois est un thriller psychologique addictif. Commençant par décrire la relation complexe qui unit Patrick à Matthew, puis alternant passé (1982) et présent (2008), mais également les prises de parole de chaque membre de ce trio, Christopher J. Yates joue avec la mémoire, distille les secrets, les mensonges et la vérité de chacun. Les personnages luttent individuellement pour surmonter et exorciser cette culpabilité qui les hante.

Si  37 fois est un bon thriller addictif en raison de son rythme assez soutenu, de sa construction et des révélations divulguées au gré des pages, je n'irai pas jusqu'à soutenir que c'est un véritable chef-d'œuvre tel que mentionné en quatrième de couverture. La lecture est agréable certes, mais la fin est décevante parce que trop convenue, trop attendue. Bref, 37 fois de Christopher J. Yates est un sympathique thriller divertissant, mais on se gardera bien de crier au chef-d'œuvre. J'adresse néanmoins tous mes remerciements à Babelio et aux éditions du Cherche midi.

Belle lecture !

lundi 8 avril 2019

Mon avis sur "L'immeuble christodora" de Tim Murphy

Journaliste et rédacteur en chef, Tim Murphy a travaillé pour le New York Times et le New York Magazine. Il s'intéresse en particulier aux questions LGBT, la culture et la politique. L'immeuble Christodora est son premier roman traduit en français. Un grand roman que l'on n'oubliera pas de sitôt !

New York, 2001. Milly et Jared, un jeune couple d’artistes, vivent au Christodora, vieux building de l’East Village et véritable institution new-yorkaise. Le quartier, autrefois hanté par les toxicomanes et les sans-abri, est en pleine mutation et ne peut résister à la vague de gentrification qui déferle sur la ville. Seul Hector, leur voisin, semble rappeler cette époque. L’ancien militant charismatique de la cause gay ne s’est jamais remis de la mort de son compagnon, emporté par le sida. Quelques années plus tard, Mateo, le fils adoptif de Milly et Jared, se rebelle contre ses parents et la bourgeoisie blanche qu’ils incarnent. En plein questionnement sur ses origines, celui qu’Hector surnomme affectueusement Negrito se cherche et sombre petit à petit dans les paradis artificiels.

L'immeuble christodora est un roman kaléidoscopique qui retrace de 1981 à 2021 la vie d’un certain New York. Le point central de ce roman est situé dans l'East Village. Il s'agit d'un bâtiment érigé en 1928, symbole de prospérité puis progressivement déserté. Racheté et réhabilité dans les années 1980 en lofts branchés, il abritera la petite bourgeoisie. 

C'est à travers des personnages et notamment les membres d'une même famille sur trois générations (Ava, Milly et Mateo) qui ont tous un rapport très personnel à L'immeuble christodora que Tim Murphy a choisi de nous narrer quarante ans de cette métropole. Lui-même homosexuel, il a rencontré tant de gens qui ont vécu, survécu ou se sont battus avec le sida ou la séropositivité qu'il a souhaité porter leurs mots, leurs paroles. C'est en pensant à eux, en mêlant fiction et réalité, qu'il a écrit ce géant de papier. Mateo est le personnage pivot de l'histoire, hipster du hip-hop devenu artiste, rebelle, toxicomane, multipliant cures et rechutes, hanté par le fantôme de sa vraie mère, morte du sida. 

Au moyen d'un va-et-vient temporel qui déstabilise puis qui, très vite, devient complètement addictif, l'auteur nous vautre dans le sexe, la drogue, le milieu intellectuel et artistique new-yorkais pour notre plus grand plaisir. Il nous fait vivre les années sida de l'intérieur, de l’insouciance au militantisme, en passant par la mise au ban des malades. À l'heure où le Sidaction 2019 s'achève, il convient individuellement et collectivement de se rappeler que le virus du sida est toujours là et qu'il fait toujours des ravages. 

Aucun doute, L'immeuble christodora de Tim Murphy est un roman captivant, empreint d'une grande humanité. C'est un récit ambitieux et engagé mêlant chaos et émerveillement, rage et tendresse. Il est de ceux qui s'inscrivent dans notre mémoire. Il n'est pas sans rappeler un autre roman plus récent, Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara.

Un conseil, allez donc faire un tour du côté de L'immeuble christodora de Tim Murphy, vous ne le regretterez pas. Quant à moi je remercie les Éditions Le Livre de Poche pour cette grande balade.

Belle lecture !

lundi 1 avril 2019

Mon avis sur "Ailleurs" de Dario Franceschini

Dario Franceschini est un homme politique et un écrivain italien, figure du Parti démocrate. Il a été ministre des Biens culturels de 2014 à 2018. Ailleurs est son second roman. Vérité et mensonge façonnent l'existence d'une famille de notables respectés, notaire de père en fils. 

Quand le notaire Ippolito Dalla Libera comprend que ses jours sont comptés, il appelle au chevet du grand lit où il vit depuis des années son fils unique, Iacopo, et lui révèle le secret de sa vie ainsi que sa dernière volonté : voir une fois réunis ensemble auprès de lui les cinquante-trois enfants qu'il a eut dans sa vie d'homme infidèle. 
Ainsi commence le voyage qui conduira Iacopo dans un quartier pauvre de Ferrare, celui des prostituées et des voleurs. Son existence tranquille et confortable de notaire de province et de mari fidèle va basculer. La beauté et les charmes d'une prostituée, Mila, lui donneront l’envie irrépressible de tout recommencer, Ailleurs.

C'est au cœur d'une Italie sensuelle et d'un monde de transgression que Dario Franceschini embarque le lecteur. Sur fond de secret de famille, il amène son personnage principal à s'interroger sur l'identité de ses proches et a fortiori, sur la sienne. L'habit fait-il le moine ? Un notable, homme de droit qui plus est, est-il nécessairement un homme droit ? En quête d'un Ailleurs, l'auteur chahute la position sociale, le conformisme qui lui est rattaché. Ailleurs est non seulement une fable qui célèbre la renaissance, il est une ode à la sensualité, à la vie et à la liberté. 

Quant à la plume de Dario Franceschini, elle est fluide, poétique. Un seul bémol, Ailleurs compte quelques longueurs. En outre, j'aurai aimé que Iacopo soit un peu plus rock'n roll. Quoi qu'il en soit, la lecture d'Ailleurs reste agréable. Que les Éditions Folio en soient remerciées.

Belle lecture !

mercredi 20 mars 2019

Mon avis sur "Rue des pâquerettes" de Mehdi Charef

Mehdi Charef est né en Algérie. Il a dix ans lorsqu'il arrive en France en 1962. Il a vécu les cités de transit et les bidonvilles de Nanterre. Fils d’ouvrier, il a travaillé près de quinze ans en usine avant de devenir écrivain, cinéaste et scénariste, rien de moins
Mehdi Charef a écrit des romans, des pièces de théâtre, il a à son actif de nombreux films en tant que réalisateur et/ou scénariste. Il a obtenu en 1986 le César de la meilleure première Œuvre pour Le Thé au Harem d’Archimède qui n’est autre que l’adaptation de son roman Le Thé au Harem d'Archi Ahmed
Après treize ans d’absence dans le milieu de l’écriture, Mehdi Charef revient avec Rue des pâquerettes qui est publié chez une toute nouvelle maison d’édition, Hors d’atteinte, dont je tiens à signaler la qualité du travail. La couverture est juste magnifique, le graphisme et le papier également. Rue des pâquerettes est le premier livre que cette maison édite. Un véritable petit bijou !

Rue des pâquerettes est le premier roman d’une trilogie retraçant l’enfance et l’adolescence de Mehdi Charef et de toute cette génération venue rejoindre leurs pères arrivés en éclaireurs dans la France des années 1960-1970. La France a permis l'arrivée de familles entières d'immigrés pour préparer le départ en retraite de ces pères. Á cette époque il y avait beaucoup de travail et pas assez d'ouvriers. Mehdi Charef est donc de cette seconde génération.  
Rue des pâquerettes s'ouvre sur l'arrivée en France de l'auteur, de sa maman et de ses frères et sa sœur. Ils débarquent à la gare d'Austerlitz. Tout juste arrivés, que déjà il prend conscience du regard que les autres portent sur eux. La maman de Mehdi portait le haïk (voile blanc). Dans le taxi qui le mène à Nanterre, Mehdi sera subjugué par les affiches de cinéma. Mais en découvrant sa nouvelle demeure, il va très vite connaître la honte, la peur, le froid, la boue, l’humiliation du bidonville, le racisme ordinaire. Mehdi Charef comprendra que le retour au pays n'interviendra pas de sitôt, voire jamais. L'école devient alors une échappatoire à sa condition sociale. Les séances de cinéma, un rêve. Son amour du français, des mots, des livres lui permettra de quitter rapidement la classe de rattrapage qu'il a intégré à l'école de la Rue des pâquerettes. Une fois son certificat d'études en poche, il pourra ambitionner d'intégrer l'usine plutôt que de travailler au froid comme son père qui était terrassier, c'est du moins ce que lui prédit le directeur de l'école, Monsieur Besson. Jamais à cette époque il aurait été imaginable que Mehdi Charef devienne écrivain, scénariste, cinéaste. 

C'est avec beaucoup de pudeur, une infinie tendresse et sans rancœur aucune que, dans ce premier volume, Rue des pâquerettes, et du haut de ses dix ans, Mehdi Charef évoque les conditions de vie misérables dans les bidonvilles de Nanterre. Il se livre avec poésie et retenue. Invité lors de la seconde édition du Rock'n Books qui s'est tenu le 9 mars dernier à Valmondois (95), Mehdi Charef a expliqué qu'au-delà du besoin d’écrire pour laisser une trace, c'est pour cette première génération d'immigrés, pour faire exister ses parents qu'il a décidé de raconter son enfance. 

Rue des pâquerettes est le premier volet d'un récit autobiographique particulièrement poignant, qui mérite d'être lu. On attend la suite avec impatience. 

Belle lecture !

Mehdi Charef lors Rock'n Books du 9 mars-19


vendredi 15 mars 2019

Mon avis sur "Le matin est un tigre" de Constance Joly

Parce que certains jours, la vie nous saute dessus férocement, le tigre déchire le rideau de la nuit, et qu'il faut bien faire avec. Le matin est un tigre est le premier roman de Constance Joly.

Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être ?

Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre est un roman métaphorique aux multiples références littéraires. L'écriture de Constance Joly est mélodieuse et mélancolique. Le matin est un tigre est le livre du combat d'une mère pour sa fille, d'une mère qui va briser les chaînes pour se libérer des valises reçues en héritage et qu'elle porte tel un fardeau. Une quête pour elle, pour sa fille, mais aussi pour l'homme qu'elle aime, même si leur vie intime est à l'arrêt.

Loin d'être triste et pesant, Le matin est un tigre est un joli roman que l'on lit lentement pour mieux se libérer de nos maux par les mots. Quant à Constance Joly, elle est une auteure à suivre.

Belle lecture !

vendredi 1 mars 2019

Mon avis sur "My absolute darling" de Gabriel Tallent

My absolute darling a été le livre phénomène de l'année 2017 aux États-Unis. Il est le premier roman de Gabriel Tallent. Ce dernier a consacré huit années de sa vie à son écriture. Puissant. Dérangeant. Choquant. Inoubliable. Prodigieux... Toutes sortes d'adjectifs qualificatifs ont été attribués à ce roman. Stephen King a même affirmé que c'était un chef-d’œuvre. Vous l'aurez compris, il ne fallait surtout pas passer à côté de My absolute darling au risque de rater sa vie. Il fallait le lire, alors je l'ai lu.

A quatorze ans, Julia Alveston, dit Turtle, vit avec son père, Martin,  non loin de Mendocino, dans le nord de la Californie. Ils habitent une maison isolée limite insalubre criblée d'impacts de balles. Persuadé que la fin du monde est pour bientôt, Martin a en effet appris à sa fille à manier toutes sortes d’armes, à se débrouiller seule dans la nature avec trois fois rien... et à supporter physiquement les pires sévices. Pour échapper à cet homme charismatique et abusif, Turtle se réfugie sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Aucun doute, My absolute darling est un roman d'une puissance rare. Il dérange, bouscule, oppresse. Il heurte la morale. Entre thriller explosif et « nature writing » à l’américaine, My absolute darling offre un véritable voyage au cœur des ténèbres. Si l'écriture à la fois sensuelle et minutieuse de Gabriel Tallent rend certaines scènes insoutenables, elle révèle surtout les personnages dans ce qu'ils ont de plus lumineux comme de plus sombre. Turtle est absolument fabuleuse. Tellement fragile, tellement forte. C'est simple, si ce livre devait être adapté au cinéma, et à supposer que je sois comédienne, je ferai tout, absolument tout, pour incarner cette jeune fille. 

My absolute darling est un roman d'ambiance qui ne peut se lire qu'en apnée tant il prend aux tripes, tant il ronge le lecteur. Peut-on aimer/haïr son père/sa fille de manière aussi absolue ? 

Si incontestablement j'ai aimé l'univers de ce roman, la plume de Gabriel Tallent, je ne sais pas si j'ai lu un chef-d’œuvre. J'ai lu un livre d'une absolue intensité, un livre fort que je ne suis pas prête d'oublier. Peut-être que c'est cela un chef-d’œuvre ?

Belle lecture !