samedi 31 août 2019

Mon avis sur "Un dieu dans la poitrine" de Philippe Krhajac

Enfant de l'Assistance publique passé par douze familles d'accueil, Philippe Krhajac est comédien. Un dieu dans la poitrine est initialement paru chez Flammarion sous le titre Une vie minuscule. Il lui aura fallu dix années pour écrire ce roman semi-biographique qui a été boudé par certaines maisons d'édition parisiennes jusqu'à ce qu'un heureux hasard tende alors la main à l’auteur rouennais. C'est en demandant à une éducatrice spécialisée de relire son manuscrit que ce dernier a terminé entre les mains d'une éditrice chez Flammarion. Décidément, la vie est une succession de rencontres ponctuée de rendez-vous manqués.

Phérial a quatre ans lorsqu’il est placé dans un orphelinat. Loin de se douter que le chemin sera périlleux, il traverse sa réalité d’enfant abandonné en se jouant comme il peut du cortège des misères sans fin, des familles d’accueil, des éducations aux mille règles, mille abus, mille mensonges. Ne perdant jamais de vue son désir profond : retrouver peut-être, un jour, sa maman, il avance sans relâche et au cours de ses péripéties rencontre trois femmes d’exception. Trois fées, n'est-ce pas d'excellent augure pour que l'enfant puisse devenir le fils du père, le fils de la mère puis l'homme qu'il doit être ? 

Récit initiatique des temps modernes, Un dieu dans la poitrine est un premier roman dans lequel la poésie, portée par une magistrale fureur de vivre, gifle tour à tour déception et tristesse. Comment grandir, se construire lorsqu'on a été abandonné, lorsque l'histoire ne cesse de se répéter et que l'angoisse de l'abandon s'installe ? Comment faire confiance aux adultes lorsque ces derniers volent ce que l'enfance a de plus précieux : l'innocence ? 

N'allez pas vous imaginer que ce récit est d'une noirceur plombante, il est tout l'inverse. En effet, toute la force de Un dieu dans la poitrine tient au fait qu'il aborde des sujets tels que la maltraitance, l'enfance bafouée par la perversité des adultes, sans haine, sans colère et sans jugement. Un dieu dans la poitrine est un roman poignant, teinté d'une violence susurrée, ponctué de touches poétiques, d'humour et de bonheurs fugaces. Ajoutez à cela une bonne dose d'optimisme et vous vous retrouvez avec un roman sincère et lumineux. Un dieu dans la poitrine est un véritable hymne à la vie. 

Côté écriture, point de sentimentalisme mièvre. Philippe Krhajac a préféré allier cruauté et humour, ce qui enveloppe son récit d'une touchante pudeur. Un dieu dans la poitrine est un premier roman à découvrir. Un grand merci aux Éditions Folio.

Belle lecture !

mardi 27 août 2019

Mon avis sur "Tropique de la violence" de Natacha Appanah

Nathacha Appanah est journaliste et romancière mauricienne. Elle a quitté son île paradisiaque pour la France. Paru en 2016, Tropique de la violence est issu de l'expérience de son séjour à Mayotte où elle a découvert une jeunesse à la dérive. Ce roman a remporté pas moins de treize prix. Il est disponible en poche chez Folio que je remercie au passage.

Marie a vingt-six ans lorsqu'elle rencontre Chamsidine, infirmier comme elle. Elle en a vingt-sept quand ils se marient, vingt-huit quand elle part vivre à Mayotte, cette île française nichée dans le canal du Mozambique. Marie se désespère d'avoir un enfant. Elle a trente et un ans quand Cham l'a quitte pour une autre. Elle en a trente-trois quand une jeune comorienne de seize ans abandonne entre ses bras son bébé de quelques jours qui porte malheur. Mais ce petit ange est parfait. Il a juste un œil noir et l'autre vert. Il est atteint d'hétérochromie, une anomalie génétique bénigne. Marie le prénomme Moïse. La vie sʼécoule tranquillement jusqu'à l’adolescence. Puis, le jeune garçon se lie avec Bruce, chef de gang animé par la rage, qui l’embarque dans l’enfer des rues. Marie meurt. Moïse a seize ans et commet un meurtre.

Tropique de la violence est un roman polyphonique qui met en lumière l'incandescence d'une île de l'océan indien qu'un rien suffirait à embraser. Avec un sens de la narration parfaitement maîtrisé, Natacha Appanah donne voix à ses cinq personnages qui dépeignent un quotidien fait de misère et de violence. On reçoit leur témoignage en pleine face tel un uppercut. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, la jeunesse est abandonnée, livrée à elle-même. Tropique de la violence est bien plus qu'un roman, c'est un véritable réquisitoire contre la misère, un appel au secours pour sauver cette île abîmée, coincée entre pression migratoire et montée infernale de la violence.

L'écriture simple et fluide de l'auteure, son style aride et envoûtant rend le tout éminemment puissant, rude, obscur, violent. Terriblement violent. Un peu trop peut-être pour une lecture d'été.  

Belle lecture !

jeudi 22 août 2019

Mon avis sur "On ne meurt pas d'amour" de Géraldine Dalban-Moreynas

Géraldine Dalban-Moreynas a débuté sa carrière comme journaliste dans différentes rédactions avant de prendre la tête de la communication du Ministère de la cohésion sociale et de la Parité en 2006. Deux ans après, elle fonde son agence de communication et de relations presse qu'elle fermera en 2018 pour se lancer dans une nouvelle aventure : la décoration. 
On ne meurt pas d'amour est son premier roman. Il est publié aux Éditions Plon et disponible aujourd'hui dans toutes les bonnes librairies. Et comme si sortir un premier roman lors d'une rentrée littéraire ne suffisait pas, l'auteure qui est également entrepreneuse ouvre en même temps sa nouvelle boutique à Paris. Une actualité particulièrement chargée !

Elle vient d'emménager avec son homme. Dans un grand loft qu'ils ont retapé. Elle doit se marier au mois de juin. La date est bloquée sur le calendrier de l'entrée. Il va emménager avec sa femme et sa petite fille au deuxième étage du bâtiment B. Les travaux sont presque terminés. Ils se croisent pour la première fois un dimanche de novembre, sous le porche de l'entrée. Elle le voit entrer, il est à contre-jour. Elle sent son corps se vider. Il la regarde. Il a du mal à parler. Plus tard, ils se diront que c'est à ce moment-là que tout a commencé. Ils se diront qu'il était vain de lutter. Il y a des histoires contre lesquelles on ne lutte pas.

S'il est vrai que l'On ne meurt pas d'amour, impensable de mourir sans avoir vécu un amour d'une telle puissance. Un amour fou, un amour dévorant. 
Un regard. Il aura suffi d'un regard pour que tout commence. Bien sûr, la raison l'emportera. Ils résisteront. Puis très vite n'y tenant plus, ils basculeront. Ne dit-on pas que le cœur a ses raisons que la raison ignore. Dès lors, une relation virtuelle basée sur des échanges de SMS, de courriels, de mots doux, de déclarations sensuelles s'installera. Mais du virtuel au charnel il n'y a qu'un pas que ces deux-là franchiront. Viennent alors les mensonges, les rendez-vous secrets, les instants volés. Une passion dévorante consumera peu à peu les amants qui devront gérer cet adultère qui se joue sous les fenêtres de leur conjoint respectif. Les amants peuvent-ils avoir un avenir commun ? Aura t-elle la force de quitter celui à qui elle devait s'unir ? Aura t-il la force d'abandonner sa femme et sa petite fille ? 

On ne meurt pas d'amour est une histoire très contemporaine, presque banale, mais ô combien exceptionnelle au vu de l'intensité de ce que vivent ces amants. On aime avec eux, on souffre avec eux. On vit par procuration cette magnifique histoire d'amour impossible.

On ne meurt pas d'amour est un premier roman réussi d'une force inouïe. Il nous happe. L'écriture de Géraldine Dalban-Moreynas est vive, dépouillée, essentielle. L'auteure parvient à nous fait ressentir dans notre chair ce désir, ce besoin vital de l'autre, puis cette culpabilité qui ronge les sangs, cette lâcheté qui finira par habiter les amants.

On ne meurt pas d'amour se lit d'une traite. En apnée. Pour la petite anecdote, j'ai lu que l'auteure avait écrit ce roman il y a une dizaine d'années, qu'elle l'avait égaré puis au détour d'une conversation a révélé à une éditrice son existence. Fort heureusement, Géraldine Dalban-Moreynas a pu retrouver ce texte. Elle l'a retravaillé et voici qu'il compte parmi les livres de la rentrée littéraire. Quelle histoire, mais quelle histoire ! Un livre choc dont on va entendre parler.

Un conseil, foncez chez votre libraire préféré et laissez-vous happer par cette sublime histoire d'A. Quant à moi, je remercie vivement Babelio et sa masse critique.

Belle lecture !

mercredi 21 août 2019

Mon avis sur "Qui a tué Heidi ?" de Marc Voltenauer

Marc Voltenauer est pour le moins un auteur original. Il a longtemps hésité entre le foot et la paroisse. Après des études de théologie, c'est finalement vers la banque puis l’industrie pharmaceutique qu'il se tournera pour finir par tout plaquer, mettre les voiles, faire le tour du monde et se consacrer à l'écriture. Son premier polar ayant été bien accueilli et primé, il en a écrit un second, puis un troisième. Qui a tué Heidi ? est son deuxième thriller. Il a été sélectionné par les libraires pour concourir dans la catégorie meilleur thriller d'auteurs français dans le cadre du Prix Nouvelles Voix du Polar organisé par les Éditions Pocket. 

Un tueur à gages abat un politicien à l’opéra de Berlin, en plein milieu d’une représentation. Sa prochaine destination : Genève. Et puis, Gryon.
Gryon, charmant village des Alpes vaudoises où la vie s’écoule au son des cloches des vaches sur les alpages. 
Gryon, où l'inspecteur Andreas Auer, qui vient d’être suspendu par le commandant de la police, décide d’aider un ami paysan à la ferme pour sortir de sa déprime. 
Gryon, dans la chambre de sa mère, un homme rumine ses fantasmes les plus fous. Il est prêt à passer à l’acte.
Gryon, un petit village si paisible. Enfin, pas si sûr…
Un chassé-croisé infernal se profile, et va tout balayer sur son passage. Andreas et les siens en sortiront-ils indemnes ?

Autant vous prévenir de suite, si vous avez toujours rêvé d'en finir avec Heidi l’héroïne du dessin animé nippo-suisso-américain qui a bercé votre enfance, vous risquez d'être bigrement déçu. Et oui ce n'est pas parce que le décor est quasi le même que les héroïnes se ressemblent. Celle de Qui a tué Heidi ? n'est pas une jeune orpheline, mais une vache. Elle a été égorgée. Mais qui peut bien avoir intérêt à éliminer une vache ? Est-ce ce tueur à gages qui ressemble fortement à James Bond ? Est-ce l'homme qui s'enivrait du parfum de sa mère, un vrai psychopathe ? Est-ce Serge Hugon, le propriétaire de Blümchen, celle qui aurait dû remporter le premier prix de ce concours local de vaches, si et seulement si elle n'avait pas été victime de convulsions dans son box ? Et puis, est-ce que la mort d'Heidi a un lien avec toutes ces femmes qui disparaissent à Gryon ? Pour un petit village, il s'en passe des choses... Malheureusement, l'inspecteur Andreas Auer vient d'être suspendu de ses fonctions au motif qu'il a perdu son sang froid envers un collègue quelque peu raciste. Il a été contraint de prendre des congés. En même temps, qui dit congés, dit temps libre...

Lire Qui a tué Heidi ? a été pour moi l'occasion de découvrir l'univers et les personnages de Marc Voltenauer. J'avoue que mêler terroir et tueur à gages est certes atypique mais particulièrement bien vu. C'est un peu comme si on lisait du Franck Bouysse (je pense notamment à Grossir le ciel) tout en regardant un James Bond. Si cela peut vous sembler quelque peu bizarre, je peux vous assurer que ce mélange des genres fonctionne à merveille. Quant aux personnages, ils sont soignés, attachants, profondément humains. Côté rythme, il est plutôt soutenu. Les chapitres sont courts, très courts (140 chapitres pour 541 pages) ce qui rend la lecture dynamique tout en entretenant le suspens. Et puis lorsque le moment est venu de tourner la dernière page, on a qu'une hâte, découvrir le prochain opus ne serait-ce que pour connaître le secret que Jessica, la sœur de l'inspecteur Auer, doit lui révéler.

Si Marc Voltenauer a longtemps cherché sa voie, il l'a trouvée. Reste à savoir s'il sera la Nouvelle voix du polar 2019 des auteurs français. Pour ma part, cela ne fait aucun doute. Il a su me convaincre et c'est avec grand plaisir que je lirai la suite des aventures d'Andreas Auer. 

Un grand merci aux Éditions Pocket et rendez-vous en septembre prochain pour découvrir le vainqueur du Prix Nouvelles Voix du Polar.

D'ici là, belle lecture !


Cadeau Bonux pour le plaisir et parce que c'était facile...

dimanche 18 août 2019

Mon avis sur "L'appel" de Fanny Wallendorf

L'appel est le premier roman de Fanny Wallendorf publié aux Éditions Finitude. Je l'ai lu dans le cadre des 68 premières fois. C’est grâce à une vieille photo de Dick Fosbury, le champion olympique de 1968 qui a donné son nom au saut en hauteur, que l'auteure a trouvé l'inspiration. Loin d'être un traité sur la technique du saut en hauteur, L'appel est un roman sur la détermination et la différence.

Richard est un gamin de Portland, maladroit et un peu fantasque. Comme tous les adolescents de l’Amérique triomphante du début des années 60, il se doit de pratiquer un sport. Richard est grand, très grand même pour son âge, alors pourquoi pas le saut en hauteur ?
Face au sautoir, il s’élance. Au lieu de passer la barre en ciseaux, comme tout le monde, il la passe sur le dos. Stupéfaction générale. Cette singularité lui vaut le surnom d’Hurluberlu. Il s’en fiche, tout ce qu’il demande, c’est qu’on le laisse suivre sa voie. Sans le vouloir, n’obéissant qu’à son instinct, il vient d’inventer un saut qui va révolutionner sa discipline.
Les entraîneurs timorés, les amitiés et les filles, la menace de la guerre du Vietnam, rien ne détournera Richard de cette certitude absolue : il fera de son saut un mouvement parfait, et l’accomplissement de sa vie.

Nul besoin d'être un féru de sport et plus particulièrement de saut en hauteur pour apprécier L'appel. D'ailleurs ce roman n'est pas la biographie de Dick Fosbury. L'auteure a revisité la légende, celle d'un athlète qui a révolutionné cette discipline. Ce qui la fascinait davantage, c'était la détermination de ce sportif. Richard pratique l'athlétisme plus par dépit que par passion. La compétition ne l’intéresse pas. Mal à l'aise avec ce corps qui ne cesse de grandir, Richard plafonne à 1,62 mètre. N'écoutant que ses envies et son intuition, c'est en passant la barre de dos qu'il progressera. En ce temps-là, l'originalité n'est pas franchement bien accueillie. Les conventions doivent être respectées, les entraîneurs s'y emploieront. Peu importe, Richard aura la force intérieure de n'écouter que ce que lui dictent ses jambes. C'est donc à coup de persévérance et de détermination que l’hurluberlu imposera envers et contre tous son style et remportera les jeux olympiques en 1968. Cette année-là, à Mexico une légende est née et par là même une nouvelle technique de saut en hauteur.

L'appel est une véritable ode à la liberté, à l'opiniâtreté et au dépassement de soi. Fanny Wallendorf a su captiver l'attention du lecteur grâce à sa plume aérienne et fluide mais également à l'originalité avec laquelle elle a  abordé ce mythe. Un premier roman à découvrir.

Belle lecture !

vendredi 16 août 2019

Mon avis sur "Femmes sur écoute" d'Hervé Jourdain

Ancien capitaine de police à la brigade criminelle de Paris, Hervé Jourdain est auteur de six polars dont la plupart ont déjà été primés. Nommé récemment commandant, il officie désormais comme analyste au ministère de l'intérieur. Femmes sur écoute a été sélectionné par les libraires pour concourir dans la catégorie meilleur thriller d'auteurs français dans le cadre du Prix Nouvelles Voix du Polar organisé par les Éditions Pocket.

Manon Legendre est strip-teaseuse et escort girl dans le quartier du Triangle d'or à Paris. Elle vit avec sa sœur, étudiante en philo, et le bébé qu'elle a eu avec Bison, incarcéré en préventive pour un braquage raté. Manon ne mène qu'une bataille, celle de son avenir. Son plan : racheter une boutique sur les Champs-Élysées et par la même occasion, sa respectabilité. Mais ça, c'était avant qu'on pirate sa vie.
Lola Rivière, quant à elle, est de l'autre côté de la barrière. Experte en cybercriminalité, elle vient de rejoindre une équipe de flics aguerris tout juste délogés du légendaire 36, quai des Orfèvres, pour un nouveau cadre aseptisé. Les voici logés dans un bâtiment ultramoderne du quartier des Batignolles, à proximité de la tour de verre qui abritera le nouveau Palais de justice. 
Sans connexion apparente, les deux femmes vont pourtant se rencontrer et naviguer dans les méandres de la cybersécurité, des écoutes et du jeu médiatique. Le plus dangereux prédateur n’est pas forcément celui qu’on croit…

Écrire des polars quand on est de l’intérieur, ce n'est pas forcément un gage de réussite, mais ça peut aider, notamment côté crédibilité. 

Femmes sur écoute se déroule en pleine période des élections présidentielles de 2017. En ce temps là, la police judiciaire migrait du mythique 36 quai des Orfèvres, au 36 quai du Bastion, à l'ombre de l'imposant nouveau tribunal de grande instance de Paris. Fini l’obsolescence, place à la modernité. Et ça tombe bien car pour résoudre les multiples affaires qui s'enchevêtrent, la mort par overdose de la fille d'une femme politique en campagne, celle d'une journaliste, les règlements de compte entre gangs, le piratage des comptes bancaires et Facebook d'une escort-girl, la corruption... il fallait à cette équipe de flics un peu bancale, de nouveaux moyens.

Malgré un début très dense, peu à peu les intrigues s’imbriquent parfaitement, le suspens s'installe et monte crescendo, les personnalités des différents acteurs se dévoilent et le lecteur est embarqué. La plume d'Hervé Jourdain est fluide. Tout est vraisemblable, tout fonctionne. Femmes sur écoute est un bon polar. Moderne et classique à la fois, il se lit facilement.

Belle lecture !

jeudi 15 août 2019

Mon avis sur "Ivoire" de Niels Labuzan

Niels Labuzan jeune auteur trentenaire aime poser ses valises en Afrique. Son premier roman Cartographie de l’oubli était consacré à l'histoire de la Namibie. Son second, Ivoire  nous emmène au Botswana plus précisément, aux côtés des rangers engagés dans la préservation des espèces sauvages et de leurs territoires. 

Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge  : des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.

Préoccupé par la préservation des territoires et des animaux sauvages, et avant de se rendre au Botswana, Niels Labuzan lui a consacré des mois de recherche. Il a étudié les ­enquêtes d’Interpol sur le trafic d’ivoire et compulsé des articles sur les massacres d’éléphants commis au Cameroun ou au Congo par des janjawids, les sinistres miliciens soudanais, échappés du Darfour. 
Les chiffres sont édifiants : au nombre de vingt millions sur le territoire africain avant l’époque coloniale européenne, les éléphants n’étaient plus qu’un million en 1970. À raison d'une centaine tués chaque jour en Afrique, ils ne seraient plus que trois cents à quatre cents mille aujourd’hui. Ce trafic alimente tant l'Asie que certains groupes terroristes africains. 

À travers le parcours des personnages d'Ivoire dont celui d'Erin et de Bojosi, rangers isolés en guerre contre les braconniers, mais également la description d’une faune et d’une flore extraordinaires, Niels Labuzan a souhaité dénoncer ces cartels et rappeler que grâce aux initiatives prises au Botswana, qui a mis son armée et des unités d’élite au service de la lutte contre le braconnage et fait de son territoire un véritable sanctuaire pour les éléphants, il était possible d'endiguer ce phénomène ce, même si les réseaux restent opaques et qu'il est difficile d'avoir vue globale de ce trafic. 

Ivoire aurait pu n'être qu'un plaidoyer destiné à lutter contre le trafic des défenses des éléphants, c'est finalement un roman engagé et très instructif mêlant aventure et action que Niels Labuzan nous propose. Son combat est servi par une écriture fluide. 

Dès lors que nous ne voulons pas vivre dans un monde où les éléphants, les rhinocéros ou les lions ne seraient que des souvenirs, cette guerre, bien que se jouant sur un territoire éloigné, nous concerne tous. Ivoire nous sensibilise aux enjeux écologiques, économiques et politiques de celle-ci et surtout à l'urgence qu'il y a de l'endiguer.

Sur ce, belle lecture !