lundi 8 octobre 2018

Mon avis sur "Fugitive parce que reine" de Violaine Huisman

Il y a des histoires de famille qui vu de l'intérieur, peuvent avoir une résonance dramatique. Il y a des filles qui savent rendre un juste hommage à leur mère quand bien même cette dernière eût été maniaco-dépressive et totalement fantasque. Telle est la démarche de Violaine Huisman qui dédie son premier roman, à la mémoire de sa mère. Une femme fugitive face à cette vie qui ne la comprend pas, une femme reine pour ses filles et ceux qui l'aiment d'un amour inconditionnel. Une mère Fugitive parce que reine.

9 novembre 1989, le mur de Berlin s'écroule. Elsa a douze ans, Violaine en a dix. Ni l'une, ni l'autre ne comprend ce qui est en train de se jouer. Au même moment, c'est leur mère, Catherine, qui s'effondre. Maniaco-dépressive, elle est internée à Sainte-Anne. Les deux fillettes sont habituées. Leur mère a toujours été fantasque. Elle a toujours vacillé. Trop de souffrance, trop de folie, trop d'excès en tous genres. Mais tellement d'amour entre cette mère et ces deux petites filles. La première les aime à la folie, les secondes feront tout leur possible pour protéger cette femme fragilisée. 

Violaine Huisman évoque sa mère à travers ses yeux d'enfant puis, c'est en adulte qu'elle s'efforce d'expliquer, de retracer la vie de cette femme excessive et extravagante. Elle raconte les crises qui succèdent aux folles déclarations d'amour et inversement. Elle raconte le parcours de vie d'un être non désiré à la santé fragile, élevé par une mère célibataire et distante. Un être qui finira par devenir une belle femme constamment en quête d'amour et de reconnaissance. Une femme qui multipliera les histoires d'amour, les expériences en tous genres, une femme insaisissable, hors du commun. Une femme qui deviendra mère. Une mère qui aimera ses deux filles à la folie et qui les embarquera dans le tourbillon de sa vie.

Fugitive parce que reine est une folle histoire d'Amour entre une mère et ses filles. Violaine Huisman explore ses sentiments sans pathos, sans concessions. Le tout est drôle et tragique à la fois, élégant, dérangeant. L'écriture est juste, tantôt poétique et légère, tantôt violente et grave. Fugitive parce que reine est un premier roman parfaitement maîtrisé, bouleversant. Un premier roman à découvrir.

Belle lecture !

dimanche 30 septembre 2018

Mon avis sur "Le voleur de voitures" de Theodore Weesner

Publié aux États-Unis en 1972, vendu à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, Le voleur de voiture est un classique de la littérature américaine. Il est paru en France pour la première fois en 2015, disponible depuis un an aux Éditions du Livre de Poche. L'occasion était trop belle pour découvrir cet incontournable.

Alex, seize ans, fils de prolétaire, promis à en devenir un à son tour, vient de voler sa quatorzième voiture. Pas pour la revendre, non, juste pour conduire, s'évader d'un quotidien morne, coincé entre sa scolarité qui ne l'intéresse pas, un père alcoolique, ouvrier chez Chevrolet et une mère partie ailleurs avec son petit frère. Désespérément seul et rongé par le sentiment de honte, Alex s'invente une vie au volant d'une Buick Riviera et autres bolides jusqu'au jour où il se fera attraper par la police. Direction la maison de correction. 

Le voleur de voiture est un roman d'apprentissage, un roman tendre qui contrairement à ce que l'on pourrait croire ne s'attarde pas sur la délinquance des jeunes. Non, ce roman se concentre sur l'essentiel, l'amour. L'amour qui unit un fils à son père. Largement inspiré de sa jeunesse, Theodore Weesner dédit son roman à cet homme dont personne ne se souvient précise t-il. Cet homme, c'est son père. 

Avec beaucoup de pudeur et de retenue, Theodore Weesner nous livre un récit poignant évoquant la mélancolie de sa jeunesse, la solitude de son adolescence, la maladresse d'un père imbibé d'alcool. A partir de son histoire, il parvient à créer un personnage universel, un adolescent paumé qui sombre dans la délinquance sans même en avoir conscience. Il tresse un roman initiatique sensible et émouvant sur les relations père-fils, sur l'apprentissage de l'amour à l'adolescence, la recherche du frère perdu et la fin de l'enfance.

Paré d'une écriture sans fard, Theodore Weesner distille une sensibilité contenue qui fait de son roman Le voleur de voitures, un roman inoubliable. Un conseil, lisez-le !

Belle lecture !

lundi 3 septembre 2018

Mon avis sur "Vivre ensemble" d'Émilie Frèche

Vivre ensemble est le quatorzième roman d'Émilie Frèche. Autofiction, il aborde essentiellement les difficultés à refonder une famille, les relations conflictuelles entre enfant(s) et beau(x)-parent(s). Lorsque l'on sait qu'un enfant sur dix vit dans une famille recomposée, on imagine l'écho que va avoir ce titre de la rentrée littéraire 2018.

Il y a des événements qui précipitent certaines décisions. Parce qu'elle a échappé aux attentats du 13 novembre 2015, Déborah décide de sauter le pas et d'emménager avec Pierre, son compagnon. Ils ont chacun un fils. Léo est le fils de Déborah, Salomon celui de Pierre. Une semaine sur deux, c'est ensemble qu'ils vont devoir vivre dans le nouvel appartement parisien. La première fois qu'ils se sont vus tous les quatre, Salomon, pris d'une rage folle, a hurlé qu'il détestait Déborah et son fils. Il les a même menacés avec un couteau de boucher. Welcome ! 
Alors que l'on ne cesse de nous rabattre les oreilles avec le vivre ensemble, au sein de cette famille recomposée, une difficile cohabitation s'annonce.  

Vivre ensemble est un roman résolument contemporain qui aborde des thèmes aussi variés que le traumatisme post-attentats, la jungle de Calais et le statut des réfugiés, le racisme ordinaire dont sont victimes certaines communautés, les relations entre parents séparés et celles avec les enfants nés d'une précédente union, le tout vu du prisme d'une famille qui tente de se (re)composer. La psychologie des personnages nous est révélée au fil des pages et surtout au gré des crises de Salomon, un véritable terroriste dans son genre. La tension au sein de cette nouvelle tribu qui essaie de s'apprivoiser est palpable, elle monte crescendo.

C'est à travers des sujets éminemment d'actualité qu'Émilie Frèche évoque la difficulté pour des êtres humains à cohabiter, à partager un territoire dans ce qu'il a de plus intime, qu'il s'agisse des réfugiés, des communautés d'origines religieuses différentes, des membres d'une famille qui tente de se (re)fonder. 

Vivre ensemble m'a fait penser à Chanson douce de Leïla Slimani à l'exception toutefois de la fin. Si l'issue du prix Goncourt 2016 était connue dès les premières pages, celle du dernier roman d'Émilie Frèche est ouverte et laissée à la libre appréciation du lecteur. Hormis cette divergence, ces romans sont proches, tant dans l'écriture, l'ambiance et le rythme. De surcroît, les personnages sont issus du même microcosme. Quoi qu'il en soit, je souhaite à Émilie Frèche de connaître le même sort que Leïla Slimani. Une chose est sûre, c'est que durant cette rentrée littéraire, on parlera de Vivre ensemble et pas uniquement dans les programmes et les milieux politiques...

J'adresse tous mes remerciements aux Éditions Stock et à NetGalley pour cette lecture en avant-première que j'ai particulièrement appréciée.

Belle lecture !

vendredi 31 août 2018

Mon avis sur "Hiver à Sokcho" d'Élisa Shua Dusapin

Lorsque les Éditions Folio m'ont contactée pour me proposer de découvrir en avant-première un de leurs coups de cœur, c'est avec impatience et une certaine attente que j'ai commencé Hiver à Sokcho, le premier roman d’Élisa Shua Dusapin qui a obtenu le prix Robert Walser 2016 ainsi que le prix Révélation SGDL 2016. 

C'est donc à Sokcho, petite ville portuaire coincée entre la Corée du Nord et du Sud que j'ai rencontré cette jeune femme  franco-coréenne qui rêvait d'un ailleurs dans une modeste pension. Venue s'abriter des regards le temps que les traces de sa chirurgie esthétique s'estompent, chaque jour, elle cuisinait pour les rares visiteurs désireux de s'isoler du monde. L'arrivée d'un français, auteur de bandes-dessinées, a rompu la monotonie de l'hiver. Ces deux êtres aux cultures si différentes, en quête d'absolu, se sont observés, se sont frôlés à mesure que l'encre coulait. Un lien fragile est né entre eux.

Autant vous prévenir de suite, en hiver à Sokcho il ne se passe pas grand chose. Si l'été cette ville est une station balnéaire, l'hiver on y vient uniquement pour se retirer du monde, pour fuir, s'isoler. A Sokcho, on ne fait qu'attendre et on contemple le temps qui s'écoule lentement, très lentement. Alors lorsqu'un touriste débarque de France, c'est une attraction à lui seul. On l'épie, on cherche sa compagnie. Le jour, tantôt les corps se frôlent, tantôt ils s'évitent. La nuit, seuls les grattements de la plume et le froissement des feuilles de papier troublent le silence assourdissant. Dès lors, pour mieux supporter ce froid, combler de vie abyssal, une fragile relation faite de non-dits et de regards furtifs va se nouer entre cette jeune métisse et ce dessinateur.

Hiver à Sokcho est un court roman d'atmosphère qui nous plonge dans un huis clos empli de vide et de mélancolie. L'écriture d'Élisa Shua Dusapin est simple, excessivement dépouillée, pure. Les phrases et les chapitres sont tellement courts, que finalement, c'est entre les lignes que ce livre se lit. Et c'est ce qui fait toute sa force. Tout est suspendu, le temps, les mots. Ce roman n'est que silence et suggestion. 

Belle lecture !

lundi 27 août 2018

Mon avis sur "Les filles au lion" de Jessie Burton

C'est autour d'une maison de poupée que l'intrigue de son premier roman Miniaturiste était bâtie. Pour son second roman, Jessie Burton a choisi une toile de maître, un tableau énigmatique baptisé Les filles au lion.

Londres 1967. Arrivée des Caraïbes cinq ans plus tôt, Odelle Bastien se rêve écrivain mais peine à trouver ses marques. Sa vie bascule lorsqu'elle décroche un poste de dactylo dans une galerie d'art et rencontre la charismatique Marjorie Quick, qui lui redonne confiance et l'incite à écrire. Parallèlement, Odelle fait la connaissance de Lawrie Scott, un charmant jeune homme qui possède un magnifique tableau dont il ne sait rien, si ce n'est qu'il appartenait à sa mère. Sur les conseils d'Odelle, il l'apporte à la galerie. Intriguée par la réaction de  Marjorie qui semble particulièrement troublée par cette toile, Odelle décide d'en savoir un peu plus. Sa curiosité va la mener dans l'Andalousie des années trente alors que la guerre d'Espagne s'apprête à éclater.

Les filles au lion est un pont spatio-temporel qui relie deux lieux, deux époques, le Londres des années soixante et l'Espagne des années trente, mais également deux personnages féminins hauts en couleurs, déterminés, cultivés et férus d'art, Odelle et Odile. L'une doit faire face au racisme ordinaire, l'autre doit lutter contre les préjugés et les mentalités d'une toute autre époque. Toutes deux doivent  redoubler d'efforts pour vivre leur passion, pour que leur talent soit reconnu à leur juste valeur. Gravitent autour de ces deux héroïnes, de beaux personnages tout aussi fascinants qui permettent d'aborder des thèmes tels l'amour, l'amitié, la trahison, la création, l'engagement, la liberté et surtout la condition féminine. L'auteure met notamment en exergue la difficulté pour les femmes de s'émanciper, de s'affranchir du carcan social pour vivre pleinement leur passion artistique. 

Aucun doute, Jessie Burton a non seulement le sens du romanesque, du détail mais également celui de l'histoire. Elle sait faire monter la tension au gré des allers retours entre les époques et les lieux, capter l'attention du lecteur et l'immerger dans deux mondes que tout semble a priori opposer mais qui sont éminemment liés. Les filles au lion est un roman bien rythmé, dont l'intrigue est parfaitement construite. Et pour ne pas gâter notre plaisir, l'écriture de Jessis Burton est fluide, précise, soutenue.

Sans aucun doute, Les filles au lion est une fresque à découvrir. 
Un grand merci aux Editions Folio.  

Belle lecture !

mercredi 22 août 2018

Mon avis sur "Poupée volée" d'Elena Ferrante

Décidément, j'ai du mal avec Elena Ferrante... Souvenez-vous je suis l'une des rares à ne pas avoir été embarquée par sa saga L'amie prodigieuse que j'ai finalement abandonnée à peine le second tome achevé. J'avais dans ma PAL Poupée volée, alors cet été sur la plage, j'ai récidivé.

Leda est enseignante à l'université de Florence. Seule depuis que ses deux filles sont parties rejoindre leur père au Canada, elle passe quelques semaines au bord de la mer. Parmi les estivants qu'elle observe chaque jour sur la plage, elle s’intéresse à une véritable tribu. Elle se lie d'amitié avec Nina, une jeune femme mariée à un homme plus âgé et à sa fille Elena. Cette rencontre constitue pour Leda l'occasion de réfléchir aux rapports qu'elle entretient avec ses propres filles, qu'elle a abandonnées pendant trois ans alors qu'elles étaient encore petites, mais également à une maternité qu'elle n'a jamais pleinement assumée. Tout s'accélère lorsque la petite Elena perd sa poupée et que Leda constate que c'est toute une famille qui se mobilise pour la retrouver. Mais pourquoi Leda a-t-elle substitué la poupée ? 

Poupée volée est l'un des premiers romans d'Elena Ferrante. Il a été publié chez Folio alors que le troisième opus de sa célèbre saga napolitaine était attendu. Si l'écriture et le style de l'auteure ne sont pas désagréables, c'est le mal-être et l'univers dans lequel évolue cette femme au demeurant parfaitement restitués, qui rendent la lecture de ce court roman pesante. En effet, qu'est-ce qui a poussé Leda à voler la poupée de cette petite fille ? Qu'est-ce qui pousse cette même femme à participer activement à la battue qui est organisée sur la plage pour la retrouver ? On ne le sait pas vraiment, mais son geste insensé est le catalyseur d'une introspection, d'un huis clos entre le passé et le présent de cette femme qui oscille entre raison et la folie. Elle, qui n'a pas su accueillir la maternité, qui n'a pas su concilier vie professionnelle et vie familiale, qui a fait le choix d'abandonner ses filles, jalouse cette jeune femme qu'elle observe et qui développe des liens maternels forts avec sa petite fille. Leda est torturée par les rapports mère-filles, c'est une mère dénaturée. 

On referme Poupée volée avec une étrange impression de malaise. J'ai dans ma PAL un autre roman d'Elena Ferrante, Les jours de mon abandon, j'avoue ne pas être pressée de le lire.

Belle lecture !

vendredi 10 août 2018

Mon avis sur "Une vie comme les autres" de Hanya Yanagihara

Je vous l'accorde, l'épaisseur d'un roman ne garantit pas sa qualité, pas plus qu'apparemment sa visibilité. En effet, certains romans bien que volumineux (816 pages quand même !) parviennent à passer inaperçus ou presque... C'est typiquement le cas de Une vie comme les autres, le premier roman de Hanya Yanagihara à être traduit en français. Il l'a déjà été dans vingt-trois pays, a conquis plus d'un million de lecteurs dans le monde, mais reste assez confidentiel chez nous. Et pourtant, il mérite de caracoler en tête des ventes. Mon défi du jour, vous convaincre de plonger dans ce pavé. 

Une vie comme les autres, se  déroule exclusivement dans le New York aisé des années 1980 à 2010. Trois décennies durant, Hanya Yanagihara nous propose de suivre la vie d'un quatuor masculin venu conquérir NYC. Willem, Malcom, JB et Jude étaient colocataires lorsqu'ils étaient à l'université. Brillants, chacun d'eux excellera dans leur domaine. L'un deviendra architecte, un autre peintre, avocat ou encore comédien. Ces quatre amis resteront liés jusqu'à leurs vieilles années. Leur relation, qu'elle soit collective ou individuelle, évoluera au fil du temps mais surtout autour de Jude, un personnage pour le moins mystérieux.

Une vie comme les autres c'est quatre trajectoires croisées mêlant réussites et échecs. Quatre trajectoires qui peuvent en premier lieu donner une impression plutôt agréable au lecteur de déjà lu. Mais Une vie comme les autres n'est pas un roman comme les autres, au fil des pages sa vraie nature est révélée au lecteur. Il mute, devient intime, intensément douloureux dès lors que l'énigmatique Jude entre en scène avec son corps scarifié qu'il s'évertue à cacher sous d'amples vêtements.

Une vie comme les autres est non seulement un bel hymne à l'amitié masculine, mais il est surtout un roman d'une puissance psychologique telle que le lecteur est complètement happé par la souffrance du personnage principal. On endosse son passé traumatique, son mal-être, ses espoirs, son désespoir. Tout en finesse, Hanya Yanagihara interroge notre disposition à l'empathie et à l'endurance à la souffrance, c'est une véritable descente dans les tréfonds de l'âme humaine qu'elle nous propose. Une vie comme les autres est un roman intense, profond, bouleversant dont on ne sort pas indemne. Quant à l'écriture de Hanya Yanagihara, elle est fluide, parfaitement aiguisée, fine et tranchante comme une lame de rasoir.

Un conseil, ne passez surtout pas à côté de ce roman captivant.
Belle lecture !