mercredi 24 octobre 2018

Mon avis sur "Les prénoms épicènes" d'Amélie Nothomb

Il n'y a pas de rentrée littéraire qui vaille sans un nouvel opus d'Amélie Nothomb et voici vingt-six ans que ça dure. Cette année, la dame au chapeau nous propose Les prénoms épicènes, ceux qui siéent aussi bien aux filles qu'aux garçons. 

Quand Claude rencontre Dominique à la terrasse d'un café, il n'a qu'une obsession, l'épouser et fonder une famille. Tous deux ont un point commun, leur prénom ne spécifie pas de quel sexe ils sont. Ils portent des prénoms épicènes. Alors quand Dominique apprend qu'elle est enceinte, rien de plus naturel que de vouloir baptiser  cet enfant qu'il s'agisse d'un garçon ou d'une fille, Épicène. Ce sera une fille. Une fille dont Claude se détournera très vite, à qui il ne manifestera aucun amour. Une fille qui n'aura de cesse de vouloir se venger de son père, notamment lorsqu'elle se rendra compte qu'elle a perdu sa meilleure amie du fait de ce dernier. 

Les prénoms épicènes est un conte sur fond de vengeance. C'est par le prisme des relations père - fille et des relations homme - femme qu'Amélie Nothomb aborde cette thématique. Impossible néanmoins de ne pas faire le rapprochement avec Frappe-toi le cœur, tant la résonance est forte. En effet, l'opus paru l'an dernier traitait des relations mère - fille, notamment d'une fille qui n’était pas aimée par sa mère et qui ne s’autorisait pas de ne pas aimer cette dernière. Cette année, il est encore question d’une fille qui n’est pas aimée de son père, qui s’autorise pleinement à le détester et même à se venger de lui. C’est là toute la différence. De vengeance il est encore question. C'est ce sentiment qui aura guidé vingt ans durant, le projet de vie de ce père. La vengeance est certes un plat qui se mange froid, mais à ce rythme là, c'est glacée qu'elle va se déguster.

Si on se délecte toujours des contes d'Amélie Nothomb, tant son écriture et sa répartie sont vives, si on tourne les pages goulûment comme on savoure un bon plat, cette année, on reste un peu sur sa faim. En effet, Les prénoms épicènes ont comme un air de réchauffé. De surcroît, cet opus est tellement court (que 162 pages !), que l'on a l'impression d'être rationné. Vivement l'année prochaine que l'on soit rassasié. En attendant, n'oubliez pas de méditer sur la morale de cette histoire, La personne qui aime est toujours la plus forte. Voilà, c'est dit.

Belle lecture !

mardi 23 octobre 2018

Mon avis sur "Les fantômes du vieux pays" de Nathan Hill

Les fantômes du vieux pays, premier roman de Nathan Hill a nécessité plus de dix ans d'écriture. Encensé par la critique Outre-Atlantique, il a remporté le L.A. Times Book prize for first fiction. Publié dans trente pays à travers le monde, ce sont les Éditions Gallimard qui ont acquis les droits pour la France. Les fantômes du vieux pays est maintenant disponible au format poche chez Folio.

Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public par une femme de soixante et un ans qui devient une sensation médiatique. Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, reconnaît alors à la télévision sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme promet un livre révélation sur cette mère dont il ne sait presque rien et se lance ainsi dans la reconstitution minutieuse de sa vie, à la découverte des secrets qui hantent sa famille depuis des décennies.

Les fantômes du vieux pays a été reçu comme étant le grand roman américain des deux dernières décennies. Son auteur, Nathan Hill est même comparé à John Irving ou Charles Dickens, rien de moins. Pour un premier roman c'est particulièrement flatteur. Quoi qu'il en soit, je dois bien l'avouer, j'ai eu un mal fou à venir à bout des 953 pages que compte ce roman fleuve. Si incontestablement, Nathan Hill sait écrire, manier l'humour, il ne connaît pas la concision. Certes, Les fantômes du vieux pays couvre la période allant des émeutes de Chicago en 1968 au New York post 11 Septembre en passant par la Norvège des années quarante et le Midwest des années soixante, mais, que c'est long ! 

En outre, Nathan Hill a pris un malin plaisir à introduire pléthore de personnages secondaires. Ils abondent alors même qu'ils apportent peu à l'intrigue. Ils permettent surtout à l'auteur des allées et venues dans le temps, d'aborder multitude de thèmes et de porter un regard critique sur la société américaine. Bien que parfaitement documenté, l'ambiance des différentes époques bien restituée, Les fantômes du vieux pays est un roman trop.... Trop long. Trop de personnages. Trop d'histoires secondaires. Trop de descriptions. Trop de digressions. Trop de trop. Et surtout trop peu d'information sur le personnage central du livre, la mère de Samuel. C'est donc avec une certaine satisfaction que j'ai tourné la dernière page de ce gargantuesque roman dont l'immense succès demeurera pour moi un mystère.

Belle lecture !

dimanche 21 octobre 2018

Mon avis sur "Sujet inconnu" de Loulou Robert

Il y a des plumes qui décapent, des auteurs qui ont du style, de l'allure. Loulou Robert est de ceux-là. Elle a délaissé les podiums des défilés de mode pour se consacrer à l'écriture. Vingt-cinq ans et déjà trois romans. Sujet Inconnu est disponible aux Editions Julliard.  

Elle avait huit ans quand elle a su qu'elle ne  finirait pas ses jours dans l'Est de la France. Que là-bas, elle ne deviendrait personne. Que là-bas, elle n’aimerait personne. Que là-bas, rien. Elle ne ressentirait rien. Elle avait huit ans et elle a décidé de partir un jour. Elle a choisi de ressentir. Elle a choisi de souffrir. À partir de là, elle est condamnée à cette histoire.
Elle ? C'est la narratrice. Une jeune fille unique. Singulière. Solitaire. Son seul ami se nomme Sam. Sam c'est son doudou. Sa peluche. Avec Sam elle quitte son cocon familial. Elle quitte sa mère qu'elle adore. Un véritable déchirement. Elle s'installe à Paris. Elle rentre en fac de lettres. Libre. Elle est enfin libre. Enfin... jusqu'à cette rencontre.

Sujet inconnu traite d'Amours. De l'Amour qui unit une mère et une fille. Mais également de celui qui naît entre un homme et une femme. De cet Amour qui grandit jusqu'à dévorer. Qui dévore jusqu'à la folie. Un Amour rare. Fort. Violent. Toxique. Un Amour qui révélera à la narratrice sa vraie personnalité. 

Sujet inconnu est un roman puissant. Intense. De la première à la dernière page, il prend possession du lecteur. Il chavire. Renverse. On le reçoit tel un uppercut en plein cœur. Quant au style de Loulou Robert, il est direct. Brut. Sans fioritures. Un style résolument contemporain. Original. Vibrant. Les mots sont tranchants. Les phrases courtes. La syntaxe revisitée. Le tout est intelligemment construit. Sujet inconnu est à découvrir d'urgence, tout comme son auteure, Loulou Robert.

Belle lecture !

lundi 8 octobre 2018

Mon avis sur "Fugitive parce que reine" de Violaine Huisman

Il y a des histoires de famille qui vu de l'intérieur, peuvent avoir une résonance dramatique. Il y a des filles qui savent rendre un juste hommage à leur mère quand bien même cette dernière eût été maniaco-dépressive et totalement fantasque. Telle est la démarche de Violaine Huisman qui dédie son premier roman, à la mémoire de sa mère. Une femme fugitive face à cette vie qui ne la comprend pas, une femme reine pour ses filles et ceux qui l'aiment d'un amour inconditionnel. Une mère Fugitive parce que reine.

9 novembre 1989, le mur de Berlin s'écroule. Elsa a douze ans, Violaine en a dix. Ni l'une, ni l'autre ne comprend ce qui est en train de se jouer. Au même moment, c'est leur mère, Catherine, qui s'effondre. Maniaco-dépressive, elle est internée à Sainte-Anne. Les deux fillettes sont habituées. Leur mère a toujours été fantasque. Elle a toujours vacillé. Trop de souffrance, trop de folie, trop d'excès en tous genres. Mais tellement d'amour entre cette mère et ces deux petites filles. La première les aime à la folie, les secondes feront tout leur possible pour protéger cette femme fragilisée. 

Violaine Huisman évoque sa mère à travers ses yeux d'enfant puis, c'est en adulte qu'elle s'efforce d'expliquer, de retracer la vie de cette femme excessive et extravagante. Elle raconte les crises qui succèdent aux folles déclarations d'amour et inversement. Elle raconte le parcours de vie d'un être non désiré à la santé fragile, élevé par une mère célibataire et distante. Un être qui finira par devenir une belle femme constamment en quête d'amour et de reconnaissance. Une femme qui multipliera les histoires d'amour, les expériences en tous genres, une femme insaisissable, hors du commun. Une femme qui deviendra mère. Une mère qui aimera ses deux filles à la folie et qui les embarquera dans le tourbillon de sa vie.

Fugitive parce que reine est une folle histoire d'Amour entre une mère et ses filles. Violaine Huisman explore ses sentiments sans pathos, sans concessions. Le tout est drôle et tragique à la fois, élégant, dérangeant. L'écriture est juste, tantôt poétique et légère, tantôt violente et grave. Fugitive parce que reine est un premier roman parfaitement maîtrisé, bouleversant. Un premier roman à découvrir.

Belle lecture !

dimanche 30 septembre 2018

Mon avis sur "Le voleur de voitures" de Theodore Weesner

Publié aux États-Unis en 1972, vendu à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, Le voleur de voiture est un classique de la littérature américaine. Il est paru en France pour la première fois en 2015, disponible depuis un an aux Éditions du Livre de Poche. L'occasion était trop belle pour découvrir cet incontournable.

Alex, seize ans, fils de prolétaire, promis à en devenir un à son tour, vient de voler sa quatorzième voiture. Pas pour la revendre, non, juste pour conduire, s'évader d'un quotidien morne, coincé entre sa scolarité qui ne l'intéresse pas, un père alcoolique, ouvrier chez Chevrolet et une mère partie ailleurs avec son petit frère. Désespérément seul et rongé par le sentiment de honte, Alex s'invente une vie au volant d'une Buick Riviera et autres bolides jusqu'au jour où il se fera attraper par la police. Direction la maison de correction. 

Le voleur de voiture est un roman d'apprentissage, un roman tendre qui contrairement à ce que l'on pourrait croire ne s'attarde pas sur la délinquance des jeunes. Non, ce roman se concentre sur l'essentiel, l'amour. L'amour qui unit un fils à son père. Largement inspiré de sa jeunesse, Theodore Weesner dédit son roman à cet homme dont personne ne se souvient précise t-il. Cet homme, c'est son père. 

Avec beaucoup de pudeur et de retenue, Theodore Weesner nous livre un récit poignant évoquant la mélancolie de sa jeunesse, la solitude de son adolescence, la maladresse d'un père imbibé d'alcool. A partir de son histoire, il parvient à créer un personnage universel, un adolescent paumé qui sombre dans la délinquance sans même en avoir conscience. Il tresse un roman initiatique sensible et émouvant sur les relations père-fils, sur l'apprentissage de l'amour à l'adolescence, la recherche du frère perdu et la fin de l'enfance.

Paré d'une écriture sans fard, Theodore Weesner distille une sensibilité contenue qui fait de son roman Le voleur de voitures, un roman inoubliable. Un conseil, lisez-le !

Belle lecture !

lundi 3 septembre 2018

Mon avis sur "Vivre ensemble" d'Émilie Frèche

Vivre ensemble est le quatorzième roman d'Émilie Frèche. Autofiction, il aborde essentiellement les difficultés à refonder une famille, les relations conflictuelles entre enfant(s) et beau(x)-parent(s). Lorsque l'on sait qu'un enfant sur dix vit dans une famille recomposée, on imagine l'écho que va avoir ce titre de la rentrée littéraire 2018.

Il y a des événements qui précipitent certaines décisions. Parce qu'elle a échappé aux attentats du 13 novembre 2015, Déborah décide de sauter le pas et d'emménager avec Pierre, son compagnon. Ils ont chacun un fils. Léo est le fils de Déborah, Salomon celui de Pierre. Une semaine sur deux, c'est ensemble qu'ils vont devoir vivre dans le nouvel appartement parisien. La première fois qu'ils se sont vus tous les quatre, Salomon, pris d'une rage folle, a hurlé qu'il détestait Déborah et son fils. Il les a même menacés avec un couteau de boucher. Welcome ! 
Alors que l'on ne cesse de nous rabattre les oreilles avec le vivre ensemble, au sein de cette famille recomposée, une difficile cohabitation s'annonce.  

Vivre ensemble est un roman résolument contemporain qui aborde des thèmes aussi variés que le traumatisme post-attentats, la jungle de Calais et le statut des réfugiés, le racisme ordinaire dont sont victimes certaines communautés, les relations entre parents séparés et celles avec les enfants nés d'une précédente union, le tout vu du prisme d'une famille qui tente de se (re)composer. La psychologie des personnages nous est révélée au fil des pages et surtout au gré des crises de Salomon, un véritable terroriste dans son genre. La tension au sein de cette nouvelle tribu qui essaie de s'apprivoiser est palpable, elle monte crescendo.

C'est à travers des sujets éminemment d'actualité qu'Émilie Frèche évoque la difficulté pour des êtres humains à cohabiter, à partager un territoire dans ce qu'il a de plus intime, qu'il s'agisse des réfugiés, des communautés d'origines religieuses différentes, des membres d'une famille qui tente de se (re)fonder. 

Vivre ensemble m'a fait penser à Chanson douce de Leïla Slimani à l'exception toutefois de la fin. Si l'issue du prix Goncourt 2016 était connue dès les premières pages, celle du dernier roman d'Émilie Frèche est ouverte et laissée à la libre appréciation du lecteur. Hormis cette divergence, ces romans sont proches, tant dans l'écriture, l'ambiance et le rythme. De surcroît, les personnages sont issus du même microcosme. Quoi qu'il en soit, je souhaite à Émilie Frèche de connaître le même sort que Leïla Slimani. Une chose est sûre, c'est que durant cette rentrée littéraire, on parlera de Vivre ensemble et pas uniquement dans les programmes et les milieux politiques...

J'adresse tous mes remerciements aux Éditions Stock et à NetGalley pour cette lecture en avant-première que j'ai particulièrement appréciée.

Belle lecture !

vendredi 31 août 2018

Mon avis sur "Hiver à Sokcho" d'Élisa Shua Dusapin

Lorsque les Éditions Folio m'ont contactée pour me proposer de découvrir en avant-première un de leurs coups de cœur, c'est avec impatience et une certaine attente que j'ai commencé Hiver à Sokcho, le premier roman d’Élisa Shua Dusapin qui a obtenu le prix Robert Walser 2016 ainsi que le prix Révélation SGDL 2016. 

C'est donc à Sokcho, petite ville portuaire coincée entre la Corée du Nord et du Sud que j'ai rencontré cette jeune femme  franco-coréenne qui rêvait d'un ailleurs dans une modeste pension. Venue s'abriter des regards le temps que les traces de sa chirurgie esthétique s'estompent, chaque jour, elle cuisinait pour les rares visiteurs désireux de s'isoler du monde. L'arrivée d'un français, auteur de bandes-dessinées, a rompu la monotonie de l'hiver. Ces deux êtres aux cultures si différentes, en quête d'absolu, se sont observés, se sont frôlés à mesure que l'encre coulait. Un lien fragile est né entre eux.

Autant vous prévenir de suite, en hiver à Sokcho il ne se passe pas grand chose. Si l'été cette ville est une station balnéaire, l'hiver on y vient uniquement pour se retirer du monde, pour fuir, s'isoler. A Sokcho, on ne fait qu'attendre et on contemple le temps qui s'écoule lentement, très lentement. Alors lorsqu'un touriste débarque de France, c'est une attraction à lui seul. On l'épie, on cherche sa compagnie. Le jour, tantôt les corps se frôlent, tantôt ils s'évitent. La nuit, seuls les grattements de la plume et le froissement des feuilles de papier troublent le silence assourdissant. Dès lors, pour mieux supporter ce froid, combler de vie abyssal, une fragile relation faite de non-dits et de regards furtifs va se nouer entre cette jeune métisse et ce dessinateur.

Hiver à Sokcho est un court roman d'atmosphère qui nous plonge dans un huis clos empli de vide et de mélancolie. L'écriture d'Élisa Shua Dusapin est simple, excessivement dépouillée, pure. Les phrases et les chapitres sont tellement courts, que finalement, c'est entre les lignes que ce livre se lit. Et c'est ce qui fait toute sa force. Tout est suspendu, le temps, les mots. Ce roman n'est que silence et suggestion. 

Belle lecture !