dimanche 27 novembre 2022

Mon avis sur "V13" d'Emmanuel Carrère

Parce que j'ai immédiatement entendu l’émotion dans sa voix, parce qu'il y a des voix qui ne trompent pas, des voix qui ne peuvent cacher les yeux humides et les tripes nouées, parce qu'il y a des voix qui en disent plus que les mots. Cette voix c'était celle de Nicolas Demorand. Je l'ai entendue lorsque ce dernier a fait la promo d'un podcast. Il a dit à propos de celui-ci, que « Seule la radio vous traverse de cette manière, seule la radio peut vous prendre comme ça, à la gorge, et imposer l’immobilité et le silence ». Dès qu’il en parlé, j’ai su que je l’écouterai. Mais ce que je ne savais pas, c’est que je serai happée par ces trois voix, happée au point d’écouter religieusement d’une traite les douze épisodes de 13 novembre, trois voix pour un procèsCes voix sont celles de Charlotte Piret, journaliste qui a couvert le procès pour France Inter, d’Arthur Dénouveaux, survivant du Bataclan et Président de l’association « Life for Paris, 13 novembre 2015 » et celle de Xavier Nogueras, avocat de la défense. Ces trois là qui ne se connaissaient pas vraiment ont décidé de déposer tout au long du procès sur un groupe WhatsApp leur ressenti, leurs réflexions, leurs émotions. Ils se sont déchargés là. Dix mois éprouvants d’un procès d’Assises versus douze épisodes absolument passionnants, émouvants. Il y a ceux qui déposent leur voix et ceux qui écrivent. Ils ont en commun d'avoir assisté à ce procès fleuve. Emmanuel Carrère a tenu une exceptionnelle chronique hebdomadaire, publiée dans 4 grands journaux européens, L'Obs en France, El País en Espagne, La Repubblica en Italie, Le Temps en Suisse. V13 (P.O.L.rassemble l'ensemble de ces chroniques et vient compléter le podcast de France Inter.

Le procès fleuve polyphonique des attentats du 13 Novembre 2015, qui ont fait 130 morts et 350 blessés à Saint-Denis et à Paris, s'est tenu entre septembre 2021 et juin 2022. Un dossier haut de plus de 53 mètres qui a occupé les magistrats dix mois durant. Plus de 300 témoins ont été entendus, dont des rescapés de cette nuit d'horreur. Les 20 accusés ont été jugés. Parmi eux, Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos de l'organisation du groupe État islamique, commanditaire de ces attaques. Emmanuel Carrère a assisté à l'intégralité de cette descente aux enfers dans laquelle il est toujours parvenu à saisir l'humanité des uns et des autres, qu'elle soit bouleversante, admirable, ou abjecte. Il saisit l'ironie terrible des propos, des situations. Il refait le récit des événements, et surtout livre son écoute magnifique des paroles et des silences de ce procès. Il en fait notre histoire. Il donne à cet écheveau complexe d'horreur, d'idéologie, de folie et de détresse, une dimension universelle, profondément humaine, qui atteint chacun d'entre nous.

V13 est une chronique judicaire hors norme. Emmanuel Carrère nous immerge en plein prétoire aux côtés successivement des parties civiles, des accusés et de la cour. Comme il sait si bien le faire, il relate avec émotion, retenue et pudeur l'horreur des faits, les pertes, les séquelles, les peurs, les traumatismes indélébiles, la douleur et ses silences écrasants. Il embrasse tous les points de vue avec justesse et respect, tout en ayant l'élégance de s'attarder sur ce qu'ont vécu les victimes. L'auteur exprime l'indicible sans nous vautrer dans le sensationnel ni le pathos. Il veille à restituer les tensions, l'humeur ambiante, la fatigue liée à la lourdeur de cette procédure très longue, trop longue sans oublier les moments inédits comme les douleurs qui rapprochent ceux que tout semble opposer. Mais ce qui est frappant avec V13 et c'est là tout l'intérêt de ce livre, c'est qu'Emmanuel Carrère nous invite à rester intelligent en cherchant à comprendre sans pour autant excuser. 

À l'instar du podcast de France Inter, V13 est un récit passionnant parce qu’intelligemment amené. C’est instructif, essentiel pour comprendre à quoi sert un procès au-delà de rendre la justice. Ce livre est à l'image de son auteur, éminemment humain, profondément touchant. Et puis il y a cette fin à la terrasse du café « Les deux palais », bouleversante d'humanité et d'espoir.

Belle lecture et bonne immersion dans ce huis-clos hors norme !

mercredi 9 novembre 2022

Mon avis sur "Là où chantent les écrevisses" de Delia Owens

Cette pépite est restée plus d'an an coincée dans ma pile à lire jusqu'à ce que je l'en exhume. C'était l'été dernier, peu de temps avant de voir son adaptation cinématographique. Là où chantent les écrevisses (Points) est le premier roman de Delia Owens chercheur et biologiste âgée de plus de soixante dix ans. Il a été vendu à des millions d'exemplaires dans le monde entier. Un joli succès.

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n'est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l'âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l'abandonne à son tour. La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie. Lorsque l'irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même...

Là où chantent les écrevisses est un récit initiatique doublé d'un véritable hymne à la nature. Depuis que les siens l'ont abandonnée, le marais est devenu la seule famille de Kya Clark. C'est en plein cœur de ce no man's land que la fillette a poussé. Viscéralement attachée à son environnement naturel, elle l'observera, apprendra tout de lui dans le plus grand respect de toutes les espèces animales et végétales qui y vivent. Véritable sauvageonne, la jeune fille intrigue. Sa marginalité attise toutes les peurs, tous les fantasmes. Si bien que lorsque un homme est retrouvé mort dans le marais, c’est sur elle que tous les soupçons se porteront. 

Bien que le procès soit le fil conducteur du roman, il permet à Delia Owens de camper avec brio la sensibilité et l'intelligence de son personnage féminin. De surcroît, le fait de retracer son parcours de vie nous immerge dans cette nature exacerbée que l'auteure sublime. Elle lui rend toute sa magnificence et par là même réveille notre conscience écologique. Ajoutez à cela, une belle histoire d'amour, une vraie touche de poésie, quelques plumes d'oiseaux du marais et vous obtiendrez un roman à succès. Parfaitement construit, savamment dosé, tout est réuni pour que Là où chantent les écrevisses marque les esprits et devienne inoubliable. Si vous ne l'avez pas encore lu, ne tardez pas et surtout ne vous contentez pas du film. Bien qu'il soit globalement fidèle au livre, il passe trop vite sur l'enfance de Kya, sa solitude qui l'a ancrée au marais, qui l'a façonnée et qui a fait d'elle une véritable femme libre, pour s'attarder un peu trop à mon goût, sur son histoire d'amour.

Belle lecture !

La bande-annonce du film "Là où chantent les écrevisses"

mardi 8 novembre 2022

Mon avis sur "La dérobéé" de Sophie de Baere

J'ai découvert les histoires d'amours contrariées de Sophie de Baere grâce aux 68 premières fois avec Les corps conjugaux, puis en ma qualité de jurée du Prix du Cercle littéraire de Maffliers avec Les ailes collées. C'est d'ailleurs ce roman qui l'a remporté cette année. Il me restait à lire le premier roman de cette auteure, La dérobée (Anne Carrière). C'est chose faite.

Alors que Claire mène une existence morne mais tranquille avec son mari, elle tombe sur Antoine, son grand amour de jeunesse. Jeune grand-mère d'une petite Léonie, Claire travaille comme responsable de caisse sur une aire de l'autoroute A8 et croit n'avoir plus grand-chose à partager avec Antoine, photographe reconnu et marié à une fille de diplomate. Mais l'irruption inattendue d'Antoine qui va user de tous les stratagèmes pour rétablir une relation avec elle, oblige Claire à interroger son existence du moment et à fouiller les drames du passé...
À travers les évènements dramatiques de sa vie, Claire saisit peu à peu qui elle est et ce qu'elle souhaite vraiment.

Il n'y a pas à discuter, Sophie de Baere a non seulement une plume bien à elle mais surtout, elle met de l'extraordinaire dans les histoires d'amour ordinaires. Son héroïne a une vie des plus banales jusqu'au jour où son amour de jeunesse, Antoine, s'installe dans son immeuble avec sa superbe femme. Dès lors, les fantômes du passé vont ressurgir et les flammes de cette passion mal éteintes, se raviver. Le morne, mais néanmoins rassurant quotidien de Claire risque fort de voler en éclats, à moins qu'elle ne fasse le choix de se dérober. 

Une fois de plus avec La dérobée, Sophie de Baere décortique une histoire d'amour, mais pas n'importe laquelle, la première. Celle qui est inoubliable, qui laisse des traces indélébiles, celle qui affadit toutes les suivantes, celle qui contraste tant avec notre quotidien, celle pour laquelle on donnerait tout pour la revivre et la poursuivre. À travers l'histoire de son héroïne, l'auteure nous interpelle sur le temps qui passe, l'usure du couple, le poids des choix et le droit au bonheur. Elle nous bouscule, nous remue et nous embarque sur des chemins insoupçonnés. On se laisse prendre par le charme de son écriture, puis très vite on est happé par l'histoire, le destin de Claire et les nombreux rebondissements savamment dosés, si bien que l'on ne cesse plus de tourner les pages. Aucun doute, Sophie de Baere est une auteure qui ne cède jamais à la facilité et qui s'attache à rendre ses personnages particulièrement touchants et humains. En refermant La dérobée j'ai eu la certitude que je continuerai à lire Sophie de Baere tant son univers et ces histoires me plaisent.

Belle lecture ! 

lundi 10 octobre 2022

Mon avis sur "Le Maître et l'assassin" de Sophie Bonnet

Sophie Bonnet est journaliste française connue et reconnue pour ses enquêtes d'investigation. Il lui aura fallu cinq ans de travail, cent cinquante interviews de personnages publics appartenant au show-biz, au monde politique ou judiciaire et de longs entretiens avec Alexandre Despallières pour que Le Maître et l'assassin (Robert Laffont) voie le jour. Un récit passionnant.

Mars 2013, un ténor du Barreau est retrouvé mort au large de son île privée en Bretagne. Dans son ombre papillonne un jeune gigolo à la beauté magnétique et au passé trouble, soupçonné d’être un empoisonneur en série.
Qui est réellement Alexandre Despallières ?
Cet adonis ambitieux qui pratique "l’art du poison" depuis l’adolescence, traîne dans son sillage nombre de morts suspectes. Sa vie dorée bascule en juin 2010, lorsqu’il est arrêté à Paris, accusé d’avoir assassiné un richissime Australien, producteur d’Elton John et de Madonna. Il l’aurait empoisonné et aurait rédigé un faux testament pour capter sa fortune. Trois ans plus tard, Olivier Metzner, l’un des avocats les plus puissants de France, est retrouvé mort, son corps flottant au large de son île privée en Bretagne. La star du Barreau et le bel Alexandre, amants depuis plus de vingt ans, partageaient nombre de secrets.

L'un est jeune, beau, solaire et diablement charismatique. L'autre est plus âgé, au physique ingrat et terriblement solitaire. Ils ont en commun le goût des paillettes, des drogues, des garçons, mais surtout celui du mensonge. L'un excellera plus que l'autre en la matière. Durant huit années, ces deux là vont se croiser dans le milieu homosexuel parisien avant de vraiment se rencontrer au détour d'une affaire judicaire. L'un est avocat, l'autre un voyou. Le premier se voit confier une affaire d'escroquerie et d'empoisonnement mettant en cause le second qui risque la prison. Dès lors, ce dernier entreprend de séduire le premier qui ne peut résister à tant de beauté. Amoureux, Maître Olivier Metzner délaisse son client et par la même occasion, sauve Alexandre Despallières. Ce ne sera que seize années plus tard, que ce dernier sera rattrapé par la justice, il aura eu tout le temps d'abuser de la crédulité de ses victimes. Pour les dépouiller jusqu'au dernier centime, le gigolo est prêt à tout y compris aux plans les plus machiavéliques. Il s'inventera tour à tour, chanteur d'un groupe célèbre, fils d'une actrice américaine, une maladie grave, une fortune. Tout est bon pour parvenir à ses fins. Véritable crapule, il n'a aucun scrupule et est prêt à tuer père et mère pour briller. Un être abject. Malgré toutes les abominations qu'il a commis, Alexandre Despallières est décédé présumé innocent. Il n'a jamais été jugé.

Quant à Olivier Metzner, il partage le même goût du mensonge avec le jeune gigolo. Il prétend être issu d'un milieu modeste alors qu'il est fils d'un agriculteur et grand propriétaire foncier dans l'Orne. Au départ, il possède peu d’atouts : un parcours scolaire de cancre, un physique ingrat, un caractère timide, une élocution qui se heurte à son bégaiement. Mais à force de travail et d'acharnement à déceler les vices de procédure, il va devenir l’un des avocats les plus riches et les plus puissants de France. D’avocat des truands, il est devenu celui des grands patrons et des figures politiques quand éclatent les premiers scandales politico-financiers. Maître Metzner possédait tous les signes extérieurs de la réussite mais derrière la fumée de ses cigares, il dissimule sa vie privée et son immense solitude. Alcoolique, drogué et homosexuel, il est tombé dans les griffes du charismatique gigolo qui tel un prédateur, le menacera de révéler ses penchants inavouables à moins qu'il achète son silence. En mars 2013, Olivier Metzner est retrouvé mort aux abords de Boëdic, son île. Il se serait suicidé.

Avec Le Maître et l'assassin, Sophie Bonnet nous dévoile un labyrinthe de crimes et de sexe dans les allées du pouvoir. Elle nous embarque dans les bas-fonds dorés, le Tout-Paris homosexuel de l’époque. Dans ce récit, tout est ahurissant. Il faut le lire pour le croire. Si ce livre avait été un roman, on aurait décrié l'imagination débordante de son auteure. Mais tout n'est que réalité, ce qui rend le tout d'autant plus sidérant. Sophie Bonnet a abattu un travail colossal permettant de sonder les tréfonds des âmes du Maître et de l'assassin assoiffé de pouvoir et assujetti. Le Maître et l'assassin est un récit haletant qui se dévore tel un thriller. Un conseil, plongez dans cet univers hors norme.

Belle lecture !

mercredi 31 août 2022

Mon avis sur "Je suis la maman du bourreau" de David Lelait-Helo

D'abord enseignant, David Lelait-Helo est devenu journaliste, auteur et parolier. Il a un faible pour les destins de femmes et notamment les chanteuses auxquelles il a consacré bon nombre de biographies. Je suis la maman du bourreau (Héloïse d'Ormesson) est son dernier roman.

Du haut de ses quatre-vingt-dix ans, Gabrielle de Miremont semblait inatteignable. Figée dans l’austérité de la vieille aristocratie catholique dont elle est l’incarnation. Sa devise : « Ne jamais rien montrer, taire ses émotions ». Jusqu’à ce matin-là, où un gendarme vient lui annoncer la mort de son fils. Son fils cadet, son enfant préféré, le Père Pierre-Marie, sa plus grande fierté. Gabrielle ne vacille pas, mais une fois la porte refermée, le monde s’écroule. Cet effondrement, pourtant, prend racine quelques semaines plus tôt, à la suite d’un article de presse révélant une affaire de prêtres pédophiles dans sa paroisse. Révoltée par cette calomnie, Gabrielle entreprend des recherches. Des recherches qui signeront sa perte. Ou sa résurrection.

Je suis la maman du bourreau s'ouvre sur cette déclaration : Je suis passée de Dieu à Diable. S'ensuivent les mots d'une mère consignés dans son carnet. Elle raconte comment son fils adoré, sa grande fierté, est devenu à la suite d'une révélation son calvaire, sa plus grande honte. Ses mots alternent avec la voix du narrateur. Ils nous plongent dans l'innommable, l'indicible, la part la plus sombre de l'Humanité. Pourtant, quand un gendarme désolé est venu lui annoncer que le corps de son fils a été retrouvé sans vie, cette mère n'a pas vacillé, ne s'est pas effondrée, elle n'a même pas été désolée. Son fils, le Père Pierre-Marie a été retrouvé mort par une fidèle. Pas d'effraction, ni marque de violence ni désordre apparent, aucun témoin. Le Père avait-il des raisons de se donner la mort ? 
Retour en arrière. 
Tout a commencé avec le titre d'un article publié dans le journal local "Pédophilie au cœur du diocèse". Interloquée, cette fervente catholique et gardienne de la vertu qu'est Gabrielle de Miremont est partie à la rencontre du vice incarné, Cédric Lautet, journaliste homosexuel auteur dudit papier. Les jours se sont enchainés, elle a guetté l'orage. Elle savait d'instinct que le pire était à venir. Une victime a témoigné à visage découvert. Parce qu'elle a enfanté, qu'elle est une mère, elle a été bouleversée par la lecture de son récit. Comment un serviteur de son Église a t-il pu salir son serment et l'innocence de ces enfants ? Ce que cette femme ne savait pas encore, c'est que sa vie allait être catapultée par ce fait divers. Elle connaîtra toutes les étapes du deuil, de la honte, de la culpabilité. 

Et c'est là toute l'originalité de ce roman. David Lelait-Helo aborde la question de la pédophilie non pas du point de vue du coupable ou de la victime, mais de celui des proches de l'auteur du crime. Des victimes collatérales. Il interpelle sur les croyances, sur l'aveuglante fierté d'un parent dont l'enfant embrasse l'ambition. Et si ce Dieu vivant qu'elle pensait avoir engendré se révélait n'être qu'un monstre, le Diable incarné ? Comment une mère, chrétienne et pratiquante de surcroît, peut survivre à une telle révélation ? 

Avec Je suis la maman du bourreau, David Lelait-Helo nous propose une histoire tristement d'actualité qui fait écho au rapport Sauvé rendu en octobre 2021 par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église. Par ce récit à la fois subtil et d'une justesse époustouflante, il parvient à rendre l'austère maman du bourreau terriblement humaine. Il démontre que celle que rien ne pouvait toucher, exceptée la grâce de Dieu, peut vaciller. Au gré des pages, le lecteur impuissant voit cet être invincible s'écrouler sous le poids de la culpabilité. C'est court, bien construit, intense et percutant. Je suis la maman du bourreau est un roman original et terriblement efficace qui met en lumière l'anéantissement des victimes collatérales de tous ceux qui ont commis l'innommable.

Belle lecture !

mardi 23 août 2022

Mon avis sur "Pour que chantent les montagnes" de Nguyễn Phan Quế Mai

Née en 1973 dans un petit village du nord Việt Nam, Nguyễn Phan Quế Mai a connu les ravages de la guerre dès son plus jeune âge. Elle a travaillé comme vendeuse de rue et dans des rizières avant d'obtenir une bourse pour suivre des études universitaires en Australie. Dorénavant, auteure et poétesse reconnue, elle a été lauréate des prix littéraires les plus prestigieux au Việt Nam. Pour que chantent les montagnes, son premier roman écrit en anglais, est un best-seller international déjà traduit en quinze langues. Il a reçu de nombreux prix et est désormais disponible en France aux Éditions Charleston. Il est, de mon point de vue, l'un des romans incontournables de cette rentrée littéraire. J'ai eu l'occasion de le lire en avant-première en ma qualité de jurée du Prix du roman FNAC 2022. Dès le 24 août, vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies. Foncez !

Việt Nam, 1972.
Depuis leur refuge dans les montagnes, la petite Hương et sa grand-mère Diệu Lan regardent Hà Nội brûler sous le feu des bombardiers américains. Elles décident d’abandonner la capitale pour rejoindre les campagnes vietnamiennes. Un retour qui ravive le souvenir du départ de Diệu Lan, vingt ans plus tôt, chassée de la ferme familiale par la réforme agraire du gouvernement communiste nouvellement au pouvoir. 
À travers ce nouvel exil, ce sont les souvenirs de Diệu Lan, l'histoire de sa famille sous l’occupation française puis japonaise, la guerre d’Indochine, les multiples séparations et retrouvailles qui ont marqué sa vie, qui permettront à Hương de garder espoir dans un pays qu’elle n’a connu qu’en guerre.

Si vous avez lu et aimé Terre des oublis de Duong Thu Huong, que vous aimez le Vietnam, sa culture, sa nature, son peuple, vous allez adorer Pour que chantent les montagnes. Nguyễn Phan Quế Mai nous offre un voyage poignant à travers un siècle d’histoire vietnamienne, de l’occupation française à la chute de Sài Gòn. Pour que chantent les montagnes mêle l'histoire du Việt Nam à celle d'une famille déchirée à l'instar des souffrances qui déchirent leur patrie depuis des décennies...
C'est donc à travers le récit de trois générations de femmes d'une même lignée de paysans, qui à force de labeur est devenue une famille de passeurs de valeurs et de culture, que Nguyễn Phan Quế Mai nous transporte en Asie. 

La famille Trần a été percutée de plein fouet par la réforme agraire des années 50, puis vingt ans plus tard par la guerre du Việt Nam. Elle a connu les exils, le déchirement des séparations, la peur, la faim, la violence. Délaissées par leurs maris partis au combat, ce sont les femmes de cette lignée qui ont affronté seules avec courage et dignité ces épreuves. Elles ont tout mis en œuvre pour organiser la survie des leurs, allant jusqu'à prendre des décisions déchirantes. Grâce à leur éducation, leurs valeurs, leur philosophie, elles ont traversé aussi dignement que possible ces périodes douloureuses sans cesser de croire à des lendemains meilleurs. Ce récit à deux voix, celle de la petite-fille et de la grand-mère, est un magnifique témoignage de ténacité, de pugnacité et d'espoir. Pour que chantent les montagnes est un hymne intime à la résilience des peuples ravagés par la guerre et la mort. Non seulement il véhicule des belles valeurs humanistes, mais de surcroît, il vous apprendra énormément sur tout ce que les Vietnamiens ont enduré. Pour parvenir à cette justesse historique, Nguyễn Phan Quế Mai s'est documenté durant sept années avant d'écrire ce roman. Elle s'est appuyée sur les témoignages des membres de sa famille, mais également sur tous ceux des rescapés qu'elle a pu rencontrer ainsi que sur tous les écrits qu'elle a pu trouver. Le tout est remarquable, poignant. 

Pour que chantent les montagnes est une véritable déclaration d'amour au Việt Nam, à ses terres, ses coutumes, mais surtout à un peuple qui a tant souffert mais qui a toujours résisté. Un conseil, écoutez le chant des montagnes. Dépaysement garanti et belle leçon de vie et de courage à la clé !

Belle lecture !

lundi 22 août 2022

Mon avis sur "Anéantir" de Michel Houellebecq

S'il y a un livre qui a fait couler beaucoup d'encre en ce début d'année, c'est bien celui de Michel Houellebecq. La grande question existentielle apparemment pour certains était de savoir s'il fallait le lire ou pas. Fidèle à ce que je suis et aux auteurs que j'apprécie, je n'ai pas tergiversé, j'ai lu Anéantir (Flammarion). Bonne nouvelle, je ne suis pas anéantie, bien au contraire !

L'intrigue débute au mois de novembre 2026, quelques mois avant le début de l'élection présidentielle de 2027. Le personnage principal, Paul Raison, haut fonctionnaire auprès du Ministère de l'Économie, des Finances et du Budget, approchant la cinquantaine, travaille au cabinet du ministre Bruno Juge, avec lequel il entretient également des liens d'amitié. Le climat politique est marqué par des attentats terroristes, qui épargnent dans un premier temps les vies humaines. Ceux-ci sont extrêmement sophistiqués et font appel à des moyens militaires importants, sans que cela soit aisément possible d'évaluer les motivations profondes des auteurs. Voilà pour l'environnement professionnel de Paul. Côté vie privée, il en est plutôt privé. Englué dans une misère affective et sexuelle socialement acceptable, Paul est marié à Prudence, elle aussi au service de l’administration publique, et récemment devenue végane et adepte de la Wicca. Parce que son père, un retraité des services secrets français (DGSI), vient de faire un AVC, Paul va, le temps de se rendre à son chevet, oublier les arcanes de la politique et les problèmes du monde pour se reconnecter à sa famille. Dès lors, Anéantir se mue en roman familial pour le plus grand plaisir du lecteur, du moins, le mien. On découvre que Paul a une sœur bigote, Cécile. Elle est mariée à un notaire au chômage, Hervé. Le couple habite à Arras et vote ouvertement pour le Rassemblement national. Paul a également un petit frère, Aurélien, qui travaille comme restaurateur d’œuvres d'art au ministère de la culture et est marié à une femme détestable nommée Indy. Autour d'eux gravitent pléthore de personnages tous hauts en couleurs.

Anéantir est une fiction d'anticipation d'une grande richesse, mêlant les genres, les styles et les thématiques. Si au commencement, ce roman peut s'apparenter à un thriller politique, il se transforme très rapidement en une fresque familiale  permettant ainsi à son auteur de se livrer à une analyse critique de notre société contemporaine. Tout y passe. La situation économique et politique qui conduit inévitablement à la déliquescence de la France,  à la montée de l'individualisme, aux inégalités grandissantes, à l'absurdité environnante. Nos comportements paradoxaux sont mis en exergue pour in fine nous interpeler sur le sens la vie, notre relation à la maladie et à la mort, à la façon dont nous accompagnons nos mourants tant dans les établissements qui, faute de moyens, se déshumanisent, qu'au sein de la cellule familiale. Et pour adoucir ses propos et les parsemer d'espoir, Michel Houellebecq tapisse son roman d'une multitude de touches d'amour. Oui, vous avez bien lu, l'amour est omniprésent dans Anéantir. Qu'il s'agisse de celui qui unit un homme et une femme, une fratrie, un père et un fils, celui que l'on sème ou que l'on récolte. Il est là. Partout. Aussi étonnant que cela puisse paraître c'est bien cette thématique universelle et existentielle que l'auteur décline à travers tous ses personnages. D'abord inexistant, l'amour va reprendre corps dans le couple de Paul, mais également entre tous les membres de la famille Raison. L'auteur pose un regard tendre sur ceux qui la composent et révèle progressivement la profondeur des liens qui les unit.

Anéantir est un roman à la fois d'un pessimisme réaliste et d'une profonde humanité. Tant de thématiques sont abordées qu'il serait indigeste de toutes les inventorier, toujours est-il que ce pavé bien ancré dans son époque et invitant à la réflexion se lit d'une traite. Il faut bien reconnaître que Michel Houellebecq donne toujours une tonalité singulière à ses propos et que sa plume sans fioriture teintée de mélancolie est agréable et accessible. Alors fallait-il ou pas lire Anéantir telle n'est pas la question, je l'ai lu et vous le conseille chaleureusement.

Bonne lecture !